Le conflit entre l’Ukraine et la Russie pèsera sur les assureurs

Bertrand de Meyer
S’il est relativement peu exposé aux deux pays, le secteur de l'assurance subira les retombées économiques et le risque cyber accru liés à l'affrontement.
(Adobestock)

C’est une décision radicale qui témoigne des conséquences de la guerre en Ukraine sur les assureurs. Generali a annoncé fermer son bureau à Moscou et démissionner des postes du conseil d’administration occupés au sein de l’assureur russe Ingosstrakh, dans lequel il détient une participation minoritaire de 38,5%. Europ Assistance, sa filiale spécialisée dans l’assistance aux voyageurs, «va mettre fin à ses activités» dans le pays, a aussi précisé le plus grand assureur italien. Aucune sanction prise à l’échelle internationale à l’encontre de la Russie n’obligeait pourtant Generali à prendre une telle décision.

Pour le moment, quatre compagnies d’assurance russes sont inscrites sur la liste des personnes morales soumises aux sanctions financières des Etats-Unis ou de l’Europe : Sovcombank Insurance, Rosgosstrakh Insurance, Russian Agency For Export Credit and Investment Insurance et Sogaz. Certes, un règlement européen du 25 février interdit d’assurer des activités russes dans le secteur du transport, de la finance, de l’énergie, de l’aéronautique et de l’espace. «Les assureurs français ont immédiatement appliqué les sanctions publiées par l’Union européenne, notamment le gel des avoirs pour les personnes visées», confirme Franck Le Vallois, directeur général de France Assureurs. 

Sanction pénale 

De manière générale, l’exposition des assureurs aux deux pays, qui enregistraient en 2020 des primes totales de 18 milliards d’euros en Russie et 1,3 milliard d’euros en Ukraine, est très modérée. Selon les estimations de S&P Global Ratings, «pour la plupart des assureurs primaires ayant des activités en Russie, l’exposition aux actifs et aux passifs d’assurance est inférieure à 2% du total du capital ajusté ou inférieure à 1% du total des actifs et des passifs, ou les deux». En France, Axa a par exemple précisé que son exposition était en dessous des 200 millions d’euros dans les deux pays. L’exposition des réassureurs mondiaux serait encore plus limitée, à moins de 1% des actifs et des passifs. D’autant que la plupart des contrats contiennent des exclusions de guerre et de sanction. 

A court terme, le risque majeur semble plutôt juridique. «La première tâche d’un acteur de (ré)assurance est de procéder à une analyse de risques au sein de la maison mère ainsi que dans les entités françaises et internationales. Cela consiste à évaluer les clients et partenaires (procédure KYC/KYS) ayant un lien direct ou indirect avec la Russie/ Biélorussie et pouvant faire l’objet de sanctions internationales. En cas d’alerte, il leur revient de geler toute prime d’assurance perçue ou montant d’indemnités sinistres à verser en les transférant sur un compte bancaire dédié, avant de se rapprocher de la direction générale du Trésor», explique Frédérique Bannes, fondatrice du cabinet spécialisé en droit des assurances et conformité réglementaire, FB Conseil. Face à l’obligation de résultat de la procédure de gel des avoirs, elle rappelle les enjeux : «Toute violation est susceptible d’entraîner en France une sanction pénale pour l’entreprise, son dirigeant et éventuellement les employés concernés par le non-respect d’un régime de sanctions.» 

Inflation des revendications

A moyen terme, les assureurs crédits et risque politique se préparent, quant à eux, aux retombées du conflit ukrainien. Le titre Coface, le spécialiste français de l’assurance-crédit, a ainsi clôturé en baisse de 11,3% vendredi, à 9,68 euros à la Bourse de Paris, le marché étant inquiet des pertes liées aux sanctions pour des entreprises ayant des filiales ou engagements financiers en Russie«Compte tenu de la réduction des échanges commerciaux avec la Russie ces dernières années, en partie à cause des sanctions appliquées depuis 2014et du tarissement drastique dans le contexte actuel, l’exposition des assureurs crédit et transport reste très limitée», tempère toutefois Franck Le Vallois. L’exposition de l’assureur serait ainsi minime. Moody’s Investor Service estime que la taille du marché de l’assurance contre les risques politiques en Ukraine et en Russie est «probablement relativement faible». 

Pour le dirigeant de France Assureurs, le risque se situe autre part : «A plus long terme, ce conflit pourrait impacter l’activité économique en Europe, notamment  en raison de l’évolution du prix de l’énergie et des matières premières, et par ce biais concerner l’activité assurantielle». Une inquiétude partagée par les analystes de Moody’s, qui estiment que «la hausse des prix de l’énergie et des produits de base pourrait entraîner une inflation des revendications». Le conflit pourrait ainsi perturber la chaîne d’approvisionnement et entraîner une hausse des coûts de réparation des biens, augmentant le coût des sinistres des assureurs dommages. Mais aussi, par l’inflation des matières premières, réduire la rentabilité des assureurs commerciaux qui fondent souvent leurs primes sur les revenus des entreprises. 

Risque cyber 

Le conflit augmente par ailleurs le risque cyber. «On ne nous remonte pas plus d’attaques en ce moment et il n’y a pas eu de sinistre pour l'heure qui soit lié au conflit. Les clients augmentent leur vigilance sans changer fondamentalement leurs comportements», rapporte Thimothée Crespe, responsable du département Tech du courtier Aon France. Si les assureurs semblent protégés par les clauses d’exclusion en cas de guerre et sanction, cela s’avère en réalité plus complexe : «Les définitions varient et ces exclusions restent largement non testées », résume Moody’s. En début d'année, un tribunal américain a donné raison à l'entreprise pharmaceutique Merck contre ses assureurs qui avaient refusé de l'indemniser concernant la cyberattaque NotPetya de 2017, au motif qu'il s'agissait d'un acte de guerre - déjà à l'époque de la Russie contre l'Ukraine. Les assureurs sont prévenus.