L’attraction luxembourgeoise

Les épargnants fortunés sont séduits par les attraits du Grand-Duché. Si la sécurité et la stabilité offertes au Luxembourg attirent, les conseillers en gestion de patrimoine vantent avant tout l’offre financière

Avec 9 milliards d’euros versés sur des contrats d’assurance vie luxembourgeois en 2019, les épargnants français forment de loin la première clientèle du Grand-Duché. Les Italiens, en deuxième position, ont ainsi versé moins de 6 milliards d’euros la même année, selon les chiffres officiels du Commissariat aux assurances, le régulateur national. En 2020, le placement souffre de la crise, au Luxembourg comme dans l’Hexagone. Mais pourtant, la Covid-19 pourrait profiter à l’enveloppe internationale. Ainsi, lors du dernier baromètre des CGP de BNP Paribas Cardif et Kantar, publié en septembre dernier, 23 % des conseillers en gestion de patrimoine interrogés avaient l’intention de proposer davantage l’assurance vie luxembourgeoise à leurs clients qu’avant la crise.

L’enveloppe séduit depuis de nombreuses années grâce à son régime de protection renforcée. La crise financière de 2008, celle de la dette en 2011, puis la loi Sapin 2 ont entraîné chez les épargnants, surtout chez les plus fortunés, un sentiment de défiance et une inquiétude sur le traitement de leurs avoirs en cas de faillite d’un assureur. « La principale motivation des clients c’est la peur de ce qui peut se passer en France : ils veulent diversifier géographiquement leurs placements pour mettre une partie de leur argent hors du pays », constate Philippe Gourdelier, cofondateur de Patrimea. Le Luxembourg, avec son fameux triangle de sécurité, apporte une réponse appréciée. Ce dernier repose sur la distinction qui est faite entre le patrimoine propre de la compagnie et le patrimoine représentatif des provisions techniques, c’est-à-dire des engagements vis-à-vis de la clientèle. Ce triangle de sécurité est matérialisé par une convention tripartite de dépôt des fonds entre la compagnie d’assurances, la banque dépositaire et l’autorité de contrôle des assurances au Luxembourg. « Le Commissariat aux assurances veille à la bonne ségrégation des actifs des clients, déposés auprès d’une banque dépositaire, de ceux de l’assureur. Ainsi ils ne peuvent être saisis en cas de faillite de la compagnie », précise David Liebmann, directeur de la distribution et de l’innovation, responsable du marché français chez Lombard International Assurance. Le régulateur a le pouvoir d’imposer un gel de ces comptes au profit des souscripteurs et des bénéficiaires, empêchant l’assureur d’effectuer des transactions sans son accord. Cette protection est à mettre en regard, avec celle prévue en droit français par le Fonds de garantie des assurances de personnes (FGAP), qui protège chaque assuré à hauteur de 70.000 euros maximum par société d’assurance. Pour le groupe Matmut, qui prévoit de lancer un contrat d’ici la fin de l’année via sa nouvelle entité Matmut Patrimoine, « l’assurance vie luxembourgeoise s’est révélée comme une évidence pour celles et ceux qui s’inquiètent de la garantie de l’Etat français limitée aux dépôts de 70.000 euros sur un contrat d’assurance vie en France ». Autre garantie offerte par le Luxembourg : le « super privilège », qui octroie aux clients la qualité de créancier de premier rang en cas de défaillance de la compagnie d’assurances. Cela signifie que le souscripteur est prioritaire sur tous les autres créanciers de l’assureur pour récupérer ses actifs, y compris le Trésor public et les salariés.

 

Un choix de supports d’investissement sans limite

« Cet argument de la sécurité est très fort chez les clients et il est bien réel mais il tend à occulter les autres atouts de l’assurance vie luxembourgeoise. Or, avec la sophistication des besoins des épargnants, les avantages que sont la flexibilité, le sur-mesure et la diversité de l’univers d’investissement reviennent sur le devant de la scène », estime David Liebmann. Même constat chez Agami Family Office. « Il y a un aspect psychologique à placer son argent à l’étranger même s’il faut avouer que l’on ne sait pas bien ce qui se passerait concrètement en cas de risque systémique ou d’explosion de la zone euro. En revanche, ce qui est sûr, c’est que l’assurance vie française perd du terrain parce qu’elle ne s’adapte pas suffisamment aux besoins des clients », estime François Simon, son cofondateur. Le Grand-Duché ouvre en effet la porte à un choix sans limite de supports et de classes d’actifs : titres cotés et non cotés, fonds de toute sorte, ETF, produits dérivés, produits structurés, supports immobiliers… « Il est aussi possible d’investir en devises, par exemple en accédant à des parts de fonds libellées en franc suisse », précise Philippe Gourdelier.

Mais ce qui est plébiscité par les conseillers en gestion de patrimoine à l’heure actuelle, c’est le private equity, alors que la classe d’actifs peine à se développer en France. « L’assurance vie française est en retard sur certains domaines et en particulier le private equity alors que c’est l’essence même de l’assurance vie, qui est une enveloppe de long terme, d’investir dans des entreprises non cotées. Nous avons beaucoup compté sur la loi Pacte mais elle peine à se concrétiser. Actuellement, il est impossible de construire une véritable diversification au sein des contrats, d’autant que les produits de private equity disponibles sont peu nombreux et généralement pas assez diversifiés en stratégies ou zones géographiques », constate François Simon. Les produits référencés sont encore peu nombreux et les assureurs restent frileux à l’idée d’assurer la liquidité de ces fonds. « 10 % de nos actifs sous administration en Europe sont investis en actifs illiquides. Au Luxembourg, notre expertise de la gestion des actifs illiquides nous permet de gérer opérationnellement les rachats et le dénouement des contrats avec une sortie en titres », explique David Liebmann.

Chez Althos Patrimoine, c’est ainsi 80 % de la collecte en assurance vie qui est désormais réalisée sur des contrats luxembourgeois. « Dès lors que le client dispose d’un patrimoine suffisant, c’est la solution idéale », estime Bertrand Tourmente, fondateur du cabinet. Le ticket d’entrée est en effet un élément discriminant. Alors qu’il y a quelques années, des contrats donnaient accès au Luxembourg avec quelques milliers d’euros seulement, les montants ont été largement revus à la hausse. De plus, la réglementation locale prévoit une catégorisation des supports d’investissement accessibles aux clients en fonction de leur stature financière (montant investi sur le contrat et patrimoine financier global).

Ainsi le client éligible aux fonds de type A ( cf. Cas pratique page 38) sera limité dans son accès aux produits alternatifs, au private equity et à l’immobilier par exemple et ne pourra pas dépasser certaines limites d’investissement selon la typologie d’actifs. C’est pourquoi les professionnels recommandent un minimum de 250.000 euros à placer pour s’intéresser au Luxembourg.

« Avec un profil de type B, il est déjà possible de faire beaucoup de choses et notamment d’accéder à des parts institutionnelles de fonds, moins chargées en frais, mais avec un patrimoine financier supérieur à 1.250 millions d’euros, l’assurance vie luxembourgeoise ne trouve plus aucune concurrence », poursuit Bertrand Tourmente. Le groupe Matmut indique de son côté adresser une clientèle « confortable », affichant des revenus de l’ordre de 80.000 euros par an et propriétaires de leur résidence principale.

En-deçà de ces montants, le placement aura en effet peu à offrir d’autant que sa gestion administrative est plus lourde que celle d’un contrat français et que les outils digitaux y sont moins développés. Les amateurs de sécurité à tout crin n’y trouveront pas non plus leur bonheur ; tous les contrats luxembourgeois ne proposent pas de fonds en euros ; ceux qui le font en limitent l’accès ; en outre, leur rendement est plus faible car il s’agit généralement de produits réassurés par la maison-mère française, ce qui occasionne des frais dégradant le rendement (de l’ordre de 20 à 30 points de base).

 

Un produit qui attire une clientèle de gestion privée

Côté supports, l’assurance vie luxembourgeoise est organisée différemment de l’enveloppe française. La gestion libre y est peu répandue et généralement restreinte en matière de choix de produits. « Elle est pourtant avantageuse car l’assureur prend en charge les frais du dépositaire - droit de garde et de courtage. C’est le fonctionnement que nous préférons mais peu d’assureurs acceptent de le pratiquer », souligne Bertrand Tourmente. Le support traditionnel, c’est le FID (Fonds interne dédié), « une gestion pilotée sur-mesure », résume Philippe Gourdelier. Selon le montant investi, le client choisit une banque dépositaire et une société de gestion et paramètre son fonds (devise, classes d’actifs, niveau de risque…). « L’offre des contrats luxembourgeois est extrêmement large et les FID offrent une grande souplesse de gestion », souligne François Simon. Il existe une variante, le Fonds interne collectif (FIC). Son pilotage est également délégué à un gérant, mais plusieurs investisseurs peuvent être investis dans le même fonds. La personnalisation est donc moindre.

Enfin, depuis 2015 ont été introduits les fonds d’assurance spécialisés (FAS) : c’est alors le souscripteur qui choisit et pilote ses sous-jacents, selon sa catégorie, dans une optique de « buy and hold ». « Un nombre d’ordres mensuel maximum dans le FAS peut être imposé par l’assureur pour éviter que le contrat d’assurance vie luxembourgeois ne soit requalifié en compte-titres », précise le cabinet Calci Patrimoine. Le FAS divise chez les conseillers, avec des amateurs et des professionnels moins séduits. « Les FAS sont un peu complexes à gérer car ils sont pensés pour que le client donne directement ses ordres. Nous devons donc nous connecter individuellement pour chaque client, sans possibilité d’agréger les portefeuilles », prévient Bertrand Tourmente. « Chaque assureur n’a pas la même interprétation du FAS et c’est parfois une usine à gaz… », abonde François Simon.

Quant aux frais, leur montant change peu d’un côté ou l’autre de la frontière, même si leur présentation diffère, obligeant le conseil à une analyse plus poussée. La segmentation est plus fine, avec des frais d’administration du contrat, des commissions d’intermédiation (qui rémunèrent le courtage), des frais de dépositaire, et des frais de gestion spécifiques au FID. « Notez que les frais de mandat et frais de dépositaire du FID, généralement entre 0,5 % et 1 % HT par an, se rajoutent aux frais de gestion du contrat d’assurance vie luxembourgeois », indique Calci Patrimoine. De ce fait, le FAS est moins onéreux.

Au fil des ans, ces atouts ont attiré de plus en plus d’investisseurs. Résultat, la clientèle de l’assurance vie luxembourgeoise a mué. Traditionnellement, les clients étaient très fortunés avec des problématiques internationales. Désormais, l’offre touche un public plus vaste avec des besoins plus traditionnels. « Nous avons élargi notre base de clientèle à la gestion privée classique », indique ainsi David Liebmann. Sur ce segment, elle représente une réelle concurrence pour l’assurance vie française. A bon entendeur…

 

INTERVIEW

« La sophistication croissante de l’assurance vie luxembourgeoise porte la collecte »

Jean-Maximilien Vancayezeele, directeur général de Crystal Finance

L'Agefi Actifs : - Vous avez été parmi les premiers à développer une assurance vie luxembourgeoise avec le contrat Auralys en 1995. Pour quelles raisons ?

Jean-maximilien vancayezeele : - Notre entité, Crystal Finance, qui accompagne les Français non-résidents dans leurs problématiques patrimoniales s’est d’abord intéressée au Luxembourg pour sa neutralité fiscale. Il n’y avait pas d’impôt à la source quel que soit le pays dans lequel le client vivait. Cela leur permettait de payer l’impôt dans leur pays de résidence, sans avoir à gérer les conventions fiscales. Le deuxième point fondamental c’est que les contrats luxembourgeois sont multi-devises, ils permettaient donc d’avoir du dollar, du franc suisse…

C’est pour ces deux raisons que nous avons créé notre propre contrat en 1995 avec La Hénin Vie à l’époque, devenue La Mondiale Europartner. De plus, à l’époque, l’enveloppe luxembourgeoise était exonérée de droits de succession dès lors qu’elle avait été ouverte à l’étranger, même lorsque vous reveniez en France par la suite. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

 

Les autres atouts sont-ils toujours valables ?

Bien sûr ! Actuellement, au Luxembourg, si vous apportez la preuve que vous êtes non-résident européen, le Grand-Duché ne va pas vous demander d’impôt sur un rachat. Alors que sur un contrat français, la compagnie d’assurances va vous demander un certificat de l’administration fiscale de votre pays de résidence. Vous serez imposé à la source, à 10 ou 15 %. Et si vous êtes aux Emirats il n’y a pas d’administration fiscale donc vous ne pouvez pas obtenir le papier… ! L’assurance vie luxembourgeoise est bien plus simple.

A ces atouts historiques, s’en est ajouté un autre : la simple possibilité d’accéder à l’assurance vie. Le pays offre des solutions en fonction du lieu de résidence, parfaitement adaptées au droit du pays. Lorsque vous êtes Français non-résident et que vous voulez bénéficier de l’assurance vie que vous connaissez bien en France, votre contrat français ne va pas être adapté ; donc vous allez privilégier un contrat luxembourgeois de droit local.

 

Comment le marché a évolué depuis 25 ans ?

Nous avons assisté à l’explosion de l’assurance vie luxembourgeoise. Nous avons vu se créer de nombreuses compagnies et s’installer des assureurs français au Luxembourg. Nous avons aussi constaté l’essor de l’assurance vie luxembourgeoise pour la clientèle française résidente. L’offre financière s’est enrichie avec les FID, les FAS...pour pouvoir satisfaire les besoins des résidents français !

La crise de 2008 a entraîné une accélération forte de la croissance des encours grâce au triangle de sécurité. Ces dernières années c’est la sophistication croissante, avec des produits de plus en plus adaptés à la gestion de fortune, qui a porté la collecte.

 

Aujourd’hui quelle activité vous avez au Luxembourg ?

Nous avons toujours une activité importante pour la clientèle des non-résidents ; nous avons notre filiale CGEFI, qui est un cabinet de courtage luxembourgeois avec une activité double : elle fournit de l’assurance vie luxembourgeoise aux groupes ainsi qu’à des banques privées luxembourgeoises, suisses… Chaque compagnie a une politique propre en termes d’acceptation de clientèle : notre cabinet cherche le bon contrat pour la bonne personne. Nous sommes codés avec toutes les compagnies, ce qui permet de répondre à tous les besoins : pour les clients désirant du fonds en euros, des expatriés en dehors de l’espace économique européen, etc.