L'assurance vie dans la tourmente des taux négatifs

Des compagnies d’assurance de premier plan ont annoncé des mesures restrictives sur les fonds en euros
La profession s’organise pour dépasser ce support plébiscité par les épargnants, qui a encore d’ardents défenseurs

Les taux négatifs ont fait fléchir les assureurs. En octobre dernier, plusieurs poids lourds du secteur ont annoncé, les uns après les autres à leurs distributeurs, prendre des mesures pour limiter les flux de collecte de leurs fonds en euros. Generali, Allianz ou AG2R la mondiale ont ainsi restreint leur accès, voire fermé certains supports. L’objectif : détourner les épargnants des supports sans risques, au profit des unités de compte (UC), dont le volume souscrit reste très corrélé aux fluctuations des marchés. Au grand dam de certains groupements d’épargnants, comme l’Afer qui regroupe 800.000 souscripteurs et pèse 56 milliards d’euros, et dont l’assureur - Aviva - a également prévu des mesures similaires.

Pour les assureurs vie, les choses sont claires. « Il faut songer au redéploiement de l’offre, réfléchir au mix euros et UC. Les rémunérations du fonds euros vont forcément décroître dans le sillage des taux d’emprunt d’Etat », explique Arnaud Chneiweiss, délégué général de la Fédération française de l’assurance (FFA). En territoire négatif depuis plusieurs semaines, leur taux flirte actuellement avec zéro. « Tout le monde a gagné beaucoup d’argent avec les fonds en euros, surtout ces dernières années. Ils n’ont même jamais autant rapporté en taux réel, mais tout a un temps », lâche François Leneveu, cofondateur et président du directoire d’Altaprofits. Conséquence directe, « les épargnants vont devoir faire le sacrifice d’une épargne garantie à tout moment, en tout cas sur la totalité de leurs encours », selon Stéphane Faure, président d’Astyrian Patrimoine. Pour autant, la nouvelle conjoncture entourant cette exception française qu’est le fonds euros dans le paysage mondial de l’épargne, est vue comme « une opportunité » par le responsable, à l’instar d’autres CGP : celle de « pouvoir enfin véritablement éduquer les épargnants français à la gestion d’actifs avec ses règles, ses risques mais aussi ses opportunités ». C’est « l’occasion d’être disruptif, abonde Sonia Fendler, ex-membre du comex de Generali France et présidente d’Altixia REIM. Le fonds euros change de nature, la garantie en capital au quotidien n’est plus possible. Aujourd’hui, pour un client 100 % prudent, liquide à tout moment, il ne reste plus que les comptes bancaires ».

 

Gare à la précipitation. Mais à ce stade, n’est-il pas encore trop tôt pour enterrer le fonds euros traditionnel ? L’avis de Cyrille Chartier-Kastler, fondateur de Good Value for Money, tranche dans le discours ambiant. « Le fonds euros n’est pas mort et ne mourra pas. Il faut revenir au client. Pour lui, le fonds en euros est une véritable réponse, c’est un produit simple, garanti en capital et liquide. » L’expert, qui souligne que de nombreux assureurs comme AXA, CNP ou Predica n’ont pas encore fait d’annonces particulières sur leur politique vis-à-vis du fonds euros, met en garde contre l’emballement autour des fonds euros qui pourrait s’avérer contre-productif : « attention à cet affolement généralisé, alors qu’objectivement pas grand-chose n’a changé depuis quelques mois. Les réactions des uns et des autres sont un peu excessives : le fait que les taux longs aient baissé de quelques centimes est une barrière surtout psychologique ». Jean-Pierre Rondeau, consultant en gestion indépendante de patrimoine et président d’honneur de la compagnie des CGPI, suggère également « une autre réflexion : moi qui pratique depuis 50 années, je n’ai jamais connu une telle situation pour le choix des investissements. D’autre part, je suis de ceux qui pensent depuis 2007 que le monde est entré dans une période de déflation/récession durable. Les taux resteront bas, avec quelques mouvements de fièvres - tensions politiques, guerres, etc. Les épargnants doivent comprendre qu’ils peuvent être confrontés à des taux proches de zéro et parfois négatifs s’ils souhaitent la sécurité ».

 

Nouvelles approches. Quoi qu’il en soit, pour beaucoup d’intermédiaires, l’objectif est d’habituer les épargnants à la notion de risque. Et pour faire évoluer les mentalités, assureurs et distributeurs devront affûter leur stratégie. « Nous assistons à un changement complet dans l’organisation du métier de l’assurance. Avec les taux négatifs, on revient aux fondamentaux de l’assurance vie, qui doit rester un placement long terme », indique Denis Freuslon, directeur chez Natixis Wealth Management. Chacun des acteurs du secteur doit être actif selon lui : « L’assureur à un rôle dans la pérennisation du système, tout comme les distributeurs et le régulateur. Il y a un équilibre à trouver, mais tout le monde doit revoir sa copie à l’aune de la conjoncture actuelle ». Ce nouveau paysage a donc poussé les distributeurs à prendre publiquement position. « Le paradigme de l’épargne a changé », explique Laure Delahousse, directrice adjointe de l’AFG. Constatant que les conditions de marché « ne permettent plus aujourd’hui de conjuguer le triptyque ‘rendement, garantie, liquidité’ », les professionnels de la gestion d’actifs, de concert avec plusieurs groupements de conseillers en gestion de patrimoine, ont appelé les épargnants « à tirer profit de l’ensemble de l’offre de solutions d’épargne proposée par les sociétés de gestion et les conseillers financiers, selon leurs objectifs et leur horizon de placement ». Quelles sont les approches possibles avec les clients ? « Il convient de faire preuve de pédagogie, d’avoir une approche long terme et d’être imaginatif en matière d’offre, selon François Leneveu. Chez Altaprofits, une seule question suffit : quel est le rendement attendu par l’épargnant ? En fonction de cela découlent les choix d’allocations ». Chez Nalo, on estime qu’il faut « sortir de la seule logique ‘produit’ : avec une logique focalisée sur le client, on arrive à encourager à aller vers les UC », explique Guillaume Piard, président de la fintech.

 

Diversité. La liste des outils pour dépasser les fonds euros est bien fournie. « Les alternatives aux fonds euros classiques sont déjà connues : des moins risquées au plus risquées, les fonds euros immobiliers et fonds euros dynamiques, les fonds euro-croissance, les SCI, OPCI, SCPI, les produits structurés et enfin les UC dont la panoplie va des moins volatiles aux plus volatiles », énumère Stéphane Faure. Le Private Equity, déjà éligible à l’assurance vie, est désormais encadré. Un décret très attendu, publié le 15 novembre dernier et pris dans le cadre de la loi Pacte, vient de fixer les nouveaux plafonds applicables au capital investissement en assurance vie : jusqu’à 50 % de la valeur du contrat pour les épargnants investissant un minimum de 100.000 euros, et 10 % pour tous les autres. Une bonne nouvelle pour les assureurs, qui disposent d’une possibilité de diversification supplémentaire, même si « le produit reste donc encore peu accessible pour une grande partie des épargnants », soupire le responsable d’une société de gestion.

Au-delà de la diversité des UC, les assureurs veulent aussi croire en l’Eurocroissance, qui fait peau neuve dans le cadre de la loi Pacte. Lancé en 2014, le dispositif qui a eu peu de succès jusqu’alors, est remanié : échéance à huit ans, garantie à terme et taux bonifié pour les plus longues échéances. L’objectif du gouvernement est de passer de 2 milliards d’euros d’encours à 20 milliards. « C’est un produit qui n’a pas encore trouvé son public, victime des taux bas et de sa complexité, convient Arnaud Chneiweiss. Mais la nouvelle version devrait comprendre des aménagements notables. L’Eurocroissance sort totalement remaniée, elle sera beaucoup plus simple à comprendre. »

 

PER. Ces restrictions aux fonds euros ont eu lieu alors qu’était officiellement lancé le nouveau produit d’épargne retraite (PER), repensé par la loi Pacte. Effectif au 1er octobre, le produit qui s’inscrit dans la volonté de favoriser l’épargne longue, vient marcher sur les plates-bandes de l’assurance vie. Le gouvernement espère atteindre les 300 milliards d’euros d’encours en rythme de croisière, contre 200 actuellement. Un niveau certes faible comparé aux 1.750 milliards d’euros que pèse l’assurance vie. Mais le PER pourrait du moins constituer un relais important pour le placement préféré des Français, notamment grâce à l’extension de la transférabilité des contrats vie de plus de huit ans vers les produits d’épargne retraite. « Le PER et l’assurance vie sont deux produits différents. L’épargne retraite est un projet de plus long terme. Mais temporairement, il est possible de sortir de l’assurance vie pendant deux ans avec un doublement des abattements pour aller vers le PER », rappelle la FFA. Pour prometteur qu’il soit, le produit devra faire ses preuves. « Le PER est porteur de beaucoup d’espoir, selon Guillaume Piard. Néanmoins, la crise actuelle des fonds euros accapare les assureurs, qui sont pour le moment plus affairés sur ce front qu’au développement du PER ». « Pour l’épargne collective, c’est une excellente nouvelle et sur le front du Perp et du Madelin, c’est intéressant. En revanche pour ce qui est du PER individuel, les bons produits assurantiels ont déjà ce qu’il faut pour aller chercher de la performance, nuance François Leneveu. Gare aux effets de mode ! Souvenons-nous de la naissance du Perp, en 2003 : on n’a jamais retrouvé les avantages de son prédécesseur, le PEP », met en garde le responsable.  Même son de cloche chez Natixis, qui voit en ce nouveau produit « un complément dans la boîte à outils de l’épargne, mais pas un concurrent à l’assurance vie ». 

 

Solvabilité 2. Sur le plan réglementaire, la révision de la directive Solvabilité 2 s’impose progressivement au regard de la baisse des taux. La recapitalisation surprise de Suravenir à hauteur de 540 millions d’euros, en octobre, a fait grand bruit, et la crainte que des décisions identiques voient le jour grandit. Pourtant, le tableau n’est pas si sombre. Malgré la conjoncture de taux négatifs, S&P Global Ratings conserve sa perspective stable pour les assureurs européens. L’agence de notation considère que les UC sont l’un des outils au service des assureurs pour résister à la lame de fond. « Les réserves se sont bien accrues, sur fond de baisse des plus-values latentes sur action en immobilier », affirme-t-on chez Good Value for Money. Selon les estimations du site, à fin 2018, la provision pour participation aux bénéfices (PPB) était de l’ordre de 4 %, et les assureurs devraient continuer à doter de la PPB cette année. Le rendement des actifs généraux était de 2,85 % en 2018, et devrait se situer de l’ordre de 2,60 % en 2019, toujours d’après Good Value for Money, qui maintient ses prévisions de rendement moyen des contrats en euros de 1,40% en 2019.

 

Courtage. Côté intermédiaires, une avancée a été notable sur le dossier du transfert de rémunération entre courtiers. Du nouveau a été acté concernant le « troisième usage du courtage », que des acteurs considèrent comme problématique au regard de la directive sur la distribution d’assurance (DDA). Les associations Agéa, Ancia (Planète CSCA et Anacofi), CNCEF et la Compagnie des CGP se sont mises d’accord sur la durée de l’indemnisation. Dans une position commune, elles recommandent un versement à hauteur de 18 mois de commission versée, soit directement par le courtier entrant au courtier sortant, soit par compensation via la compagnie d’assurance, avec l’accord du nouveau courtier. Si tous les groupements ne sont pas au diapason - la CNCGP a quant à elle choisi « la base d’un montant compris entre 12 et 24 mois de rémunération sur encours » -, un mouvement convergeant est notable. « La situation antérieure était problématique, d’abord pour les compagnies qui devaient payer deux acteurs, voire plus. Ensuite, parce que ce n’était pas d’une logique parfaite envers le client », constate Laurent Boulangeat, président de l’Ancia. Le gros du sujet ? Déterminer la bonne valeur rétribuable. « Les 18 mois d’indemnisation ont été un point d’accord pour tout le monde, souligne le responsable. Aujourd’hui, avec ce nouvel usage, on est clairement dans l’objectif de la DDA, qui veut qu’à aucun moment le client ne soit impacté. » Pour Denis Freuslon, « dans l’idée, il est normal que ne soit rémunéré que celui qui a créé de la valeur pour le client. La profession des CGPI étudie la meilleure solution, mais on n’en est pour le moment qu’au début de la réflexion ».

 

DDA. Un an après la directive sur la distribution d’assurance (DDA), où en est-on ? La plupart des dispositions du texte sont entrées en vigueur le 1er octobre 2018. Le dernier volet d’importance, concernant la formation continue, a quant à lui été mis en place en février dernier. Applicable aux produits assurantiels, la directive l’est aussi à la distribution de PER souscrits auprès de compagnies d’assurance. « La DDA a un aspect positif pour la distribution : la formation professionnelle, dont découle davantage de professionnalisation, d’accompagnement, de conseil. En revanche, sur la partie précontractuelle et contractuelle, on est dans l’excès d’information, ce qui est finalement contre-productif. Il n’en demeure pas moins qu’une très grande majorité des intermédiaires a fait le travail », estime Laurent Boulangeat.

 

Contrats avant 1983. L’assurance vie reste sur le grill du côté du projet de loi de finances pour 2020, en cours d’examen au Parlement. Après le rejet de plusieurs amendements entendant limiter l’avantage successoral ou réserver le système d’abattements aux seuls contrats multisupports, un amendement voté par les députés en première lecture met fin à l’exonération d’impôt dont bénéficiaient les contrats conclus avant 1983. Selon le texte, les produits afférents aux nouvelles primes versées sur ces contrats seraient soumis au prélèvement forfaitaire libératoire (PFL) de 7,5 %, après application des abattements de 4.600 euros ou 9.200 euros. Le traitement fiscal des produits attachés à des primes déjà versées ne serait pas modifié. L’amendement étant par ailleurs sans incidence sur l’application des prélèvements sociaux, qui sont déjà prélevés sur les contrats souscrits avant le 1er janvier 1983. Le texte n’est pas entériné, mais les débats promettent d’être vifs, sur ce point aussi.