Haro sur les fonds en euros

Par Eric Leroux
Entre les taux bas et les exigences de solvabilité requises, les assureurs ont mal à leurs fonds en euros.
Et puisque la forte diminution de leurs rendements n’éloigne pas les épargnants, ils déploient un arsenal de guerre pour faire changer les habitudes. Parfois très brutalement !
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Le constat est sans appel : les fonds en euros de l’assurance vie sont à bout de souffle. Leurs rendements, qui n’ont cessé de fondre depuis trente ans, atteignent désormais un niveau historiquement bas : ils devraient se situer, en moyenne, autour de 1,3 à 1,4 % pour 2019. Lorsque l’on en déduit les prélèvements sociaux, nombre d’entre eux ne parviennent donc même plus à procurer un gain de pouvoir d’achat. La plupart ne couvrent que l’inflation, et encore : avec des taux qui démarrent à 0,55 % pour des contrats grand-public (contrats de la Caisse d’Epargne), certains épargnants y perdent désormais de l’argent.

Assureurs pris en étau. Pas besoin de chercher bien loin les raisons de cette baisse : avec des taux obligataires négatifs ou au plancher, le carburant principal de l’assurance vie ne permet plus de faire tourner le moteur des fonds en euros. Les assureurs doivent placer la collecte nouvelle dans des titres d’emprunts qui ne rapportent plus rien, et ils n’ont pas d’autres alternatives pour réinvestir les sommes provenant des coupons encaissés et des obligations arrivées à échéance. Et pas question pour eux d’aller prendre des risques en diversifiant massivement leurs investissements. Avec les règles de Solvabilité 2, ils sont contraints d’immobiliser d’importants fonds propres dès qu’ils placent l’épargne en actions ou en immobilier (jusqu’à 49 % pour les actions non cotées), alors que les besoins sont quasiment nuls pour l’obligataire. Les rendements des fonds en euros ne permettant plus de dégager de fortes marges, les assureurs se retrouvent donc dans l’obligation d’immobiliser des capitaux qui ne rapportent, eux non plus, quasiment rien.

Le pire semble pourtant à venir : « La baisse des rendements va se poursuivre, indique Olivier Sentis, directeur général de la modeste MIF, réputée pour ses bons taux (1,95 % l’an dernier). Le rythme de cette baisse est cependant difficile à évaluer, car il dépendra de la tenue des marchés d’actions ». Car même si les assureurs y vont en reculant, ils détiennent tous un portefeuille d’actions. Ce dernier représente en moyenne 8 % de leurs actifs selon l'Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR), organismes vie et non vie confondus (chiffres septembre 2019). « En 2019, la baisse des rendements aurait d’ailleurs été plus forte sans la bonne performance des actions », poursuit Olivier Sentis.

Chez Covea (Maaf, GMF, MMA), Eric Lécuyer, son directeur des investissements, évalue à « 15 à 20 points de base par an » (soit 0,15 à 0,20 %) le rythme de baisse à venir des rendements. « A un horizon de moyen terme, on ne peut pas exclure que le rendement des fonds en euros descende au niveau du Livret A, soit 0,5 % », indique Philippe Crevel, économiste et directeur du Cercle de l’épargne.

Prévenir deux scenarios noirs.  Malgré cela, les assureurs auraient pu se montrer plus généreux, car leurs actifs continuent à rapporter plus que les rendements distribués. La plupart d’entre eux annoncent en effet avoir encore renforcé leurs réserves de participation aux bénéfices, c’est-à-dire des gains prélevés sur l’exercice pour être mis de côté. Les niveaux atteignent de ce côté des montants records : 4,4 % d’équivalent rendement, selon Cyril Chartier-Kastler, qui dirige Goodvalueformoney.eu. Cette « tirelire » qui renferme désormais plus de 50 milliards d’euros, était de 3,9 % à la fin 2018, et 3,62 % un an plus tôt. Certaines compagnies disposent même d’un matelas égal ou supérieur à 5 %. C'est le cas de la Maaf (5 %), de BNP Paribas Cardif (5,83 %) ou encore la GMF (6,7 %). A l’opposé, d’autres sont chichement dotés : 0,9 % à l’Afer, par exemple.

Ces provisions, qui appartiennent aux assurés et doivent leur être restituées dans les huit ans qui suivent leur constitution, ne devraient pas fondre rapidement. Les assureurs souhaitent les conserver pour affronter deux scénarios noirs : soit une poursuite des taux bas qui nécessiterait de piocher dans cette tirelire pour au moins garantir le capital investi, soit à l’inverse une remontée des taux où la provision s’avérerait nécessaire pour servir un taux de rendement concurrentiel. C’est toutefois sans compter sur la disposition prise en fin d’année par Bercy, qui autorise les compagnies à comptabiliser une partie de cette réserve dans leurs fonds propres, afin d’améliorer leur ratio de solvabilité. « Le problème, c’est que c’est un peu comme une drogue : une fois que les sociétés y auront goûté, elles auront du mal à s’en passer », confie un professionnel. Par un jeu comptable assez simple - reprendre une partie de la provision et la re-doter immédiatement avec les gains de l’année -, il est possible de la rendre éternelle.

Collecte très soutenue. A ces réserves, il convient d’ajouter une autre richesse : les plus-values latentes en portefeuille. La plupart des assureurs affirment n’en avoir réalisé qu’une partie l’an dernier - pour doper le rendement ou doter la réserve - et disposent donc encore d’un volant de richesse conséquent. Selon Goodvalueformoney, à la fin 2018, les assureurs étaient assis sur l’équivalent de 1,83 % de rendement en plus-values immobilières, et 1,72 % en actions. Des montants qui ont encore vraisemblablement augmenté en 2019, avec la très bonne performance de ces deux marchés.

La messe est donc dite, mais cela n’empêche pas les épargnants de continuer à se ruer sur les fonds en euros, dont la collecte reste très soutenue. En 2019, selon la Fédération française de l’assurance, 73 % des versements réalisés en assurance vie ont été dirigés vers ce compartiment sans risque.

Méthode douce… ou non. Face à ce raz-de-marée, les compagnies ont mis en place plusieurs mécanismes pour pousser leurs assurés vers les unités de compte. Les plus douces consistent à accorder un taux de rémunération d’autant plus important que l’épargne est diversifiée en dehors du fonds en euros. Ces bonus, exceptionnels il y a quelques années, sont désormais bien plus répandus et permettent parfois des bonds de revalorisation spectaculaires. C’est le cas chez Swiss Life, où le taux de base du fonds en euros s’élève à 1 %, mais où il peut grimper jusqu’à 2,7 % pour les contrats les plus investis en unités de compte.

De plus en plus d’entre eux ont cependant choisi une voie plus coercitive. La plus en vogue désormais : conditionner l’accès aux fonds en euros à l’investissement d’au moins 20 à 30 % des sommes dans des unités de compte. Sans cette diversification, pas de Sésame pour entrer dans le fonds garanti. C’est le cas pour tous les fonds en euros vendus sur Internet - et donc sans frais d’entrée - mais aussi dans des sociétés plus traditionnelles. Aviva, par exemple, conditionne l’entrée dans son contrat Epargne Plurielle à une part de 30 % d’unités de compte minimum. Chez Apicil, champion de la catégorie, c’est 50 % ! Depuis quelques années, les conseillers en gestion de patrimoine doivent affronter une autre mesure. Les compagnies ferment totalement la porte aux nouveaux souscripteurs qui investissent des montants importants, de plusieurs centaines de milliers d’euros, dès lors que toute la somme est investie dans le fonds en euros. Libres d’accepter ou non les clients qu’ils désirent, de nombreux assureurs se détournent de cette clientèle fortunée et... trop prudente. Sur ce point, c’est Spirica qui se montre le plus radical : l’assureur interdit tout versement supérieur à 25.000 euros sur son fonds « pépite » Euro Allocation Long Terme 2, quand bien même il prévoit déjà une obligation de placer au moins 50 % des versements sur d’autres supports.

Ces mesures s’appliquent à tous les nouveaux souscripteurs, mais il est impossible de les imposer à des contrats existants, si elles ne sont pas prévues dès l’origine. Les sociétés d’assurance utilisent donc une autre arme, plus discrète : supprimer toute réduction sur les frais d’entrée lorsque le versement est entièrement, ou très majoritairement, dirigé vers le fonds en euros. Face à des frais de 3, 4 ou 5 %, les épargnants ont de quoi hésiter : il leur faudra au bas mot deux ans pour que leur capital soit reconstitué, et parfois 4 ou 5 ans si les frais sont dans la fourchette haute et les rendements dans le bas du tableau… De quoi inciter à prendre quelques risques.  

Tutelle parfois schizophrène. La plupart des assureurs ont cependant une solution détonante, mais commercialement plus délicate : modifier les conditions de leurs contrats collectifs pour intégrer ces contraintes pour l’ensemble de leurs souscripteurs. Une démarche impossible à réaliser avec des contrats individuels, dans lesquels tout changement doit recueillir l’accord de l’assuré. A notre connaissance, un tel changement n’a pas encore été mis en place - ou alors très discrètement -, mais la piste est évoquée par certains, qui peuvent compter sur le caractère très conciliant de l’association souscriptrice du contrat, souvent liée de près aux dirigeants, voire de l’entreprise qui commercialise le produit lorsque c’est elle qui l’a souscrit. L’Amap, association officiellement souscriptrice des contrats Macsf, propose ainsi à ses adhérents d’adopter, lors de la prochaine assemblée générale, une résolution permettant de remonter les frais sur versements à 3 %, contre 1 % jusqu’ici pour le fonds en euros.

Reste que l'ACPR veille, et rappelle les assureurs à leur devoir de conseil. Pas question, donc, d’envoyer un client prendre des risques si l’analyse démontre qu’il a surtout besoin de sécurité. Il faut donc que les professionnels trouvent des nouvelles solutions. Sur ce point, il est amusant de noter que la tutelle est parfois schizophrène, car d’un côté la Banque de France incite fortement les assureurs à limiter l’accès à leurs fonds en euros, pendant que l’ACPR - rattachée à la Banque de France - les sommes de tenir compte des besoins réels de leurs clients.

L’intérêt retrouvé des gestions sous mandat prudentes. Résultat, les assureurs sont à la recherche de solutions alternatives - à défaut de solutions de remplacement puisque le fonds en euros a des caractéristiques uniques - à proposer à leurs clients. Les fonds « euro croissance » ? Difficile de beaucoup de professionnels qui y croient vraiment, en dehors de l’Afer, d’Axa, de BNP Paribas et de Generali, qui sont les seuls à mettre en avant ce compartiment garanti seulement après huit ans. Si les résultats - provisoires par nature - sont meilleurs que ceux des fonds en euros classiques, ils semblent avoir du mal à séduire les épargnants qui, eux, ont compris que leur placement serait à risque pendant huit ans. En outre, avec la loi Pacte, ces fonds vont changer de nature à partir du mois d’octobre et rares sont les professionnels à souhaiter y aller. Même si la formule est assouplie, elle continue à faire courir un risque majeur à l’assureur, qui doit à la fois garantir le capital au terme et dénicher de la performance, alors que l’équation avec des taux zéro revient à résoudre la quadrature du cercle.

Demeure une possibilité : proposer une gestion prudente au travers d’unités de compte, quitte à y mettre quelques gouttes de fonds en euros. Dans ce domaine, les recettes sont variables : la SMA Vie Btp, par exemple, propose une répartition à 80 % sur le fonds en euros et 20 % sur un support actions, qui a permis depuis plusieurs années d’obtenir des résultats assez convaincants. Reste que lorsque les marchés d’actions dévissent, les souscripteurs voient des pertes arriver sur leur contrat.

Pour beaucoup de professionnels, la réponse à ce besoin devrait passer par la gestion profilée, si possible sans recourir au fonds en euros pour les raisons exposées plus haut. « Ces dernières années, les performances des gestions sous mandat prudentes ont été jugées décevantes, car souvent inférieures à celles des fonds en euros, observe Arnaud de Dumast, directeur général de Neuflize Vie. Mais avec la baisse des rendements des supports garantis, elles retrouvent de l’intérêt et peuvent permettre d’obtenir de meilleurs résultats, sans faire courir de risques excessifs aux assurés » (lire aussi interview).

C’est une carte que jouent déjà les « robo-advisors », avec un certain succès. Chez Yomoni, par exemple, le « profil 2 », qui correspond à un mandat prudent, a inscrit une hausse de 3,5 % l’an dernier. Cette performance vient après un maigre 0,3 % en 2018, mais sur deux ans, avec un gain de 3,8 %, les souscripteurs ont fait mieux que la plupart des fonds en euros et sont restés à l’abri des pertes sur cette durée malgré un dernier trimestre 2018 désastreux sur le marché actions. Chez Nalo, avec l’allocation la moins risquée, qui renferme 5 % d’actions, c’est 6,5 % qu’ont engrangé les souscripteurs l’an dernier.

Une solution demeure pour continuer à proposer les fonds en euros : réduire le niveau de la garantie, pour ne plus garantir que 96 %, par exemple, du capital. Moins risqué pour l’assureur et moins exigeant en fonds propres, ce changement peut autoriser une plus forte diversification de l’actif. Mais pas sûr que les épargnants s’en emparent : s’ils se projettent sur un horizon de plusieurs années, ils mesurent que leur épargne est à risque élevé, puisque leur capital peut être sérieusement écorné à la sortie. Dans ces conditions, autant jouer directement la carte de la diversification !  

 

Source : Quantalys

Source : Quantalys

 

Trois questions à Jean-Paul Raymond, co-fondateur de Quantalys.

« Un portefeuille diversifié peut battre les fonds en euros sur deux ou trois ans »

L’Agefi Actifs : Les fonds en euros peuvent-ils être remplacés par une allocation diversifiée en unités de compte ?

Jean-Paul Raymond - Les fonds en euros ont la particularité d’avoir apporté, en même temps, sécurité, liquidité et performance. C’est un triptyque illogique, qui n’existe plus aujourd’hui. On peut avoir de la sécurité, mais pas de liquidité ; de la liquidité et du rendement, mais sans sécurité, ou de la liquidité et de la sécurité, mais pas de rendement. Pour autant, le fonds en euros reste un élément incontournable dans l’allocation d’une assurance vie, à condition d’en limiter le poids : il apporte de la stabilité et rassure les clients.

La diversification signifie-t-elle obligatoirement une prise de risque ?

Oui, à très court terme, mais dès lors que l’on définit un horizon, il est possible de réduire ce risque au maximum. La diversification, en assemblant des classes d’actifs décorrélées entre elles, qui n’évoluent pas dans le même sens, permet de construire un portefeuille où le niveau de risque est nettement inférieur à la somme des risques de chacune de ces classes d’actifs. On peut ainsi réduire très sensiblement le « draw down », c’est-à-dire la perte maximale instantanée ; un point auquel les épargnants sont très attachés, car ils ne veulent pas voir la valeur de leur capital diminuer brutalement. En assemblant des supports immobiliers, de l’or, des obligations à court terme et des fonds long-short, on parvient par exemple à créer des allocations défensives, avec un niveau de risque très réduit, même avec un horizon relativement court.

Justement, quel horizon de temps faut-il pour songer à la diversification ?

Tous, sauf le court terme. Dès lors qu’un client a deux ou trois ans devant lui au minimum, il est possible de lui construire une allocation ayant une probabilité forte de battre les fonds en euros, tout en ayant un risque réduit au maximum au terme. Si le temps est ici une donnée fondamentale, l’importance des sommes investies joue aussi un rôle majeur : il est plus facile de diversifier un capital de plusieurs centaines de milliers d’euros, qu’un versement de quelques centaines d’euros. Dans ce dernier cas, mieux vaut explorer la voie des fonds d’allocations flexibles prudents, où la diversification est réalisée par le gérant pour le compte de tous les porteurs.