Assurance, avec ou sans gestion d’actifs ?

Virginie Deneuville
L’asset management reste un pilier pour les assureurs. Mais certains, comme NN, sont prêts à s’en passer.

Si les cessions d’activité de gestion d’actifs au sein du monde bancaire sont légion, rares sont celles intervenues jusqu’à présent dans l’assurance. Axa y avait renoncé en 2017. C’est toutefois l’intention de l’assureur néerlandais NN, qui a annoncé fin avril rechercher un partenaire ou un acquéreur pour une partie de sa filiale dédiée, NN Investment Partners (IP). L’assureur italien Generali, pour qui cette activité constitue un axe de développement stratégique, serait sur les rangs, tout comme l’allemand DWS.

Les marges en assurance-vie étant de plus en plus faibles, « certains assureurs qui n’auraient plus la taille de bilan suffisante pour internaliser leur gestion d’actifs pourraient être tentés de se délester dans cette activité et de la déléguer à des spécialistes », introduit Michael Donio, directeur du département actuariat chez Sia Partners. « L’atteinte de la taille critique est importante, la réglementation et les taux bas poussent à la réalisation d’économies d’échelle », appuie Benjamin Serra, analyste chez Moody’s, estimant que les assureurs peuvent dès lors s’interroger sur la compétitivité de leur filiale. Cette tendance est exacerbée par une vigilance accrue sur les performances dégagées dans l’assurance, le régulateur européen (Eiopa) ayant lancé une consultation sur ce sujet concernant les supports en unités de compte.

La taille critique se révèle d’autant plus indispensable que les acteurs doivent faire face à de nouvelles évolutions. « Ils doivent désormais intégrer la gestion d’actifs ESG (environnement, social, gouvernance) nécessitant entre autres le développement d’une expertise propre et la création d’indicateurs ad hoc pour le reporting », perçoit Michael Donio, pour qui cela va contribuer à accroître la course à la taille. « Les gérants d’actifs au sein des compagnies d’assurances sont nombreux à avoir atteint la taille critique, car ils s’occupent des actifs du groupe, ce qui leur offre un avantage compétitif », replace toutefois Benjamin Serra.

Par ailleurs, « certains assureurs cherchent à alléger leur exposition au risque financier, très volatil. Tout en souhaitant garder un pied dans la gestion, ils procéderont à court ou moyen terme à des ajustements de périmètre dans cette activité, avec un accent mis davantage sur les activités dommages que sur les activités vie », prévoit Grégoire Hermann, analyste chez AlphaValue. Selon Michael Donio, ces opérations ne devraient toutefois pas constituer un mouvement massif et se feront au cas par cas.

Au-delà d’éventuelles évolutions de périmètre, la gestion d’actifs reste un pilier du modèle des assureurs, présentant de nombreux atouts. Dans un environnement de taux bas qui accroît les besoins en fonds propres réglementaires, l’activité est peu gourmande en capital. Elle offre une source de diversification avec l’assurance-vie, où les contrats euro, qui offrent une garantie, en sont à l’inverse très consommateurs.

Accroître la rémunération

Par ailleurs, alors que les assureurs-vie cherchent à accroître la part de leurs unités de compte, les sous-jacents de ces produits sont le plus souvent commercialisés par les gérants d’actifs. « Pouvoir proposer des fonds maison via une activité interne permet ainsi au groupe d’accroître sa rémunération sur ces produits, en touchant les commissions côté assureur et également côté gérant », intervient Benjamin Serra.

Si les contrats euro reposent sur une gestion plus standardisée, avec moins de commission en jeu, la concurrence se fait sur le rendement offert. « Il est dès lors important pour l’assureur de bien maîtriser sa gestion d’actifs afin d’avoir la main sur la valeur générée sur les fonds garantis », souligne Benjamin Serra. Dans l’environnement de taux bas, les fonds euro tendent par ailleurs, aux côtés des placements obligataires, à inclure davantage de produits de gestion tels que les infrastructures ou la dette privée afin d’accroître le rendement.

En dehors de la France, où l’assurance-vie offre des avantages fiscaux, de nombreux assureurs étrangers, notamment au Royaume-Uni, sortent du cadre assurantiel en proposant aux épargnants davantage de solutions propres à la gestion d’actifs, telles que la vente de fonds. « Cela tend à resserrer les liens entre gérants et assureurs et à inciter à une activité interne », enchaîne Benjamin Serra.

D’autres facteurs expliquent également le fait qu’en dépit des crises, les assureurs ont conservé leur activité interne. La gestion actif/passif de l’assureur, très spécifique et complexe, en est un. « La gestion des bilans assurantiels se distingue des autres, comme ceux bancaires. L’objectif est d’équilibrer des lignes très différentes avec, d’un côté, des actifs financiers et, de l’autre, des engagements assurantiels, dépendant de critères propres à l’assuré ou à la nature du contrat (mortalité, transmission…) », explique Michael Donio. Les assureurs qui ont la taille suffisante préfèrent dès lors avoir la main sur l’ensemble du processus de gestion.

L’activité présente également de nombreux atouts pour le secteur bancaire, mais la donne se révèle différente de celle des assureurs. « Suite à la crise des ‘subprime’, les banques ont été contraintes de nettoyer leur bilan, l’un des moyens étant la cession de leur gestion d’actifs. Les assureurs ont en revanche bénéficié de leurs activités dommages, qui ont contrebalancé les pertes d’investissement et celles en assurance-vie », analyse Grégoire Hermann. « La réglementation a contraint les banques à accroître leurs fonds propres. Cela a pu conduire un certain nombre d’entre elles à se séparer de leurs activités de gestion, bien valorisées et plus facilement cessibles que d’autres métiers plus imbriqués comme l’assurance-vie », poursuit Benjamin Serra. Les assureurs n’ont en revanche pas eu cette pression, même si la réglementation leur impose de nouveaux efforts pour préserver leur capital. Et détenir une activité de gestion d’actifs y contribue.