Au fil du patrimoine

Réforme des retraites : ça s'explique !

Didier Kling, président de la Chambre nationale des conseils experts financiers (CNCEF)
Une réforme des retraites se profile, trop souvent abordée par la contrainte au détriment de la pédagogie financière. Les CIF et les CGP ont une opportunité inédite à saisir.

 Didier Kling, président de la Chambre nationale des conseils experts financiers (CNCEF)


Réforme des retraites. Voici trois mots explosifs qui font bien souvent frémir les Français et provoquent la chute des gouvernements, des manifestations, des cohabitations et des semaines de paralysie dans notre pays. Pourquoi ? En 1945, l’Etat prend le contrôle des retraites avec la création de la Sécurité sociale, assurant à la fois une solidarité et la certitude d’une pension grâce au régime par répartition toujours en vigueur. Financé par les cotisations des salariés qui paient les pensions des retraités, ce mécanisme permet aux actifs d’acquérir simultanément des droits pour partir à leur tour à la retraite dont l’effectivité est assurée par les nouvelles générations entrant sur le marché de l’emploi.

Changement de paradigme

Cette solidarité intergénérationnelle est actuellement en grande difficulté. En effet, contrairement à l’après-guerre, le solde de la natalité est en repli, l’espérance de vie n’a cessé d’augmenter par les progrès de la médecine. Notre économie autrefois industrielle et agricole a laissé place à celle des services. En plus d’une population vieillissante, le chômage, les crises mondiales et les effets conjoncturels affectent nos finances publiques. A cela s’ajoutent la spécialisation sans cesse galopante des métiers et la nécessité de se former tout au long de la vie.

Dans les années 1990 est apparu le déséquilibre entre le nombre croissant de retraités et le nombre décroissant d’actifs. Les gouvernements successifs ont calé face à l’obstacle, préférant parfois l’irresponsabilité à l’impopularité. En 1993, Edouard Balladur, Premier ministre de cohabitation, réforme le régime des salariés du privé en allongeant la durée de cotisation de 37 à 40 ans. De même, il indexe le calcul des pensions sur les 25 meilleures années de rémunération. Enfin, il fixe leur revalorisation sur l’évolution des prix au lieu de celle des salaires.

Quand les Français s’en mêlent

Elu sur le thème de la fin de la « fracture sociale » en 1995, Jacques Chirac remerciera son Premier ministre Alain Juppé qui souhaitait généraliser les mesures Balladur aux fonctionnaires et aux entreprises publiques. Trois semaines de grève paralysante, deux millions de Français dans la rue et un climat politico-social délétère amènent à la dissolution de 1997, provoquant une nouvelle cohabitation. Lionel Jospin, alors Premier ministre, échoue à son tour alors qu’il était possible d’harmoniser la retraite au plan européen. En 2003, François Fillon aligne la durée de cotisation du public sur le privé et instaure deux plans d’épargne retraite : le Perp et le Perco. En 2010, Nicolas Sarkozy, alors président, recule l’âge légal de départ à la retraite de 60 à 62 ans. L’âge du taux plein passe de 65 à 67 ans. Et maintenant qu’allons-nous faire ? Ecrire l’histoire de ce dossier sous la forme d’une liste de renoncements ou renouer avec l’intelligence collective ? Depuis bien longtemps, nous ne cessons de dire que nos conseillers en investissements financiers doivent, par le biais des associations professionnelles représentatives, s'asseoir aux côtés des partenaires sociaux et des élus. Présents sur l’ensemble du territoire, ils sont affutés aux questions de prévoyance, donc de la retraite.

Pédagogie lacunaire

En effet, pour nos métiers, cette question n’est pas nouvelle. Particuliers et chefs d’entreprise poussent la porte de nos cabinets, entre autres, pour cette préoccupation. Tout d’abord, tout le monde, un jour ou l’autre, de près ou de loin, est concerné par la question de la retraite. Ensuite, les interrogations ne sont pas homogènes. Enfin, nous comptons au moins 30 régimes de base et autant de complémentaires obligatoires. C’est bien là d’ailleurs qu’intervient notre plus-value : le conseil personnalisé ! D’autant plus que la France et ses services dédiés sont très lacunaires s’agissant de la pédagogie financière. Fort heureusement, notre communauté d’experts va pouvoir, face à la réforme, délivrer les clés de compréhension nécessaires à tout investissement. A plus forte raison que nos professionnels ont fait de la valorisation du conseil, de la proximité, de l’éthique ou encore de la protection du consommateur, des valeurs essentielles au service de la gestion patrimoniale. De même, la CNCEF Patrimoine compte influencer le futur débat de la réforme, au nom de l’interprofessionnalité mais surtout de sa reconnaissance historique, via la CNCEF créée en 1957.

En veille sur tous les paramètres, nous avons bien intégré le dernier rapport (1) du Conseil d’orientation des retraites qui pointe le grave déficit du système par répartition, de l’ordre de 18 milliards d’euros. Si nous ne faisons rien, les pensions vont au mieux diminuer d’ici à 50 ans, de l’ordre de 30 % à 50 %. Au pire, la retraite par répartition disparaîtra dans 30 ans, du fait d’une durée de la vie passée à la retraite plus importante. De son côté, le système par capitalisation, en grande partie proposé par les établissements financiers et les compagnies d’assurances, est détenu par plus de 15 millions de retraités de droit direct. Pesant 254 milliards d’euros, soit plus de 13 % du produit intérieur brut de la France, il a révélé des fragilités durant la crise financière de 2009 mais s’avère un flux nécessaire aux marchés financiers. De telles données ne sont-elles pas susceptibles d’apaiser les querelles politiques qui n’en valent pas la peine face à un tel enjeu ?

Quid de l’épargne Covid ?

Points, capitalisation, répartition… Nous voyons bien que chaque système a ses qualités et ses limites. Toutefois, au service des épargnants et des entrepreneurs pour diriger l’épargne vers l’économie réelle, celle constituée pendant l'épidémie de Covid et les confinements n’a pas été traitée. Ainsi et selon la Banque de France, 318 milliards d’euros ont été stockés dans les établissements financiers entre 2020 et 2021 sans véritable décrue. Ajoutons que la capacité d’épargne s’est même maintenue du fait du conflit en Ukraine et de l’inflation. Or ces placements sont déposés sur des produits sécuritaires. Face à l’inflation, les intérêts sont neutres, voire négatifs. Evidemment, un discours ambiant affirme que cette épargne très élevée reflète la confiance des Français envers la capacité des institutions financières à contrôler la vie chère. Mais personne ne sort du bois en revanche pour expliquer à nos compatriotes qu’à défaut de s’angoisser pour l’avenir, mieux vaut le préparer. C’est-à-dire se diriger vers un bilan patrimonial pour projeter les hypothèses de revenus que l’on peut assurer à moyen-long terme pour leur permettre une retraite digne, voire confortable, récompensant les fruits du travail. Nous pourrions l’évoquer dans les allées de Patrimonia qui se tiendra à Lyon fin septembre. D’ailleurs la Convention a placé son thème sous une forme transitive intéressante : « Conseiller, protéger, valoriser le patrimoine des Français ». Nous pourrions ajouter aussi « se rassembler » pour porter collectivement ce dossier susceptible d’unir la place ? Car si nous ne prenons pas nos responsabilités, comme le président Chirac le disait de la planète, nous pourrions affirmer que « notre système de retraites brûle ». Au regard de ces constats, nous ne pouvons plus regarder ailleurs !