TECH & PATRIMOINE

Les legaltechs en pleine croissance

Frédérique Perrotin-Laquerrière
Les avocats ont créé de nombreuses legaltechs. Les faire croître se révèle chronophage pour ces experts du droit, sauf à tabler sur une levée de fonds confortable.
(Adobe stock)

Destinées à faciliter l’exercice de l’activité des avocats, à améliorer l’accès des justiciables à leurs droits ou à optimiser les échanges entre les différents acteurs, les legaltechs sont en plein essor. La France en comptait une quarantaine en 2016, le double en 2017. Aujourd’hui, l’Observatoire du Village de la Justice en recense plus de 200.

Un marché mature

Les avocats investissent largement ce marché sous l’impulsion du décret du 29 juin 2016 dit « décret Macron ». « Au sein de l’incubateur créé afin de favoriser l’innovation et le numérique dans la profession, les projets de legaltechs portés par des avocats sont chaque année plus nombreux », analyse Clémence Amara Bettati, secrétaire générale de l’incubateur du Barreau de Paris.

L’association Avotech – qui regroupe les avocats créateurs de legaltechs – recense quant à elle 61 avocats et 66 legaltechs. Les deux tiers des entrepreneurs concernés sont installés à Paris. Véritable do tank, ce club d’action entrepreneurial a pour ambition d’être force de proposition pour le marché du droit de demain. « Le secteur a atteint une maturité, analyse Franz Vasseur, vice-président d’Avotech. Les enjeux actuels sont la commercialisation des offres des legaltechs et le financement de leur développement. »

Un secteur en forte croissance

Avec 57,8 millions d’euros de levées de fonds en 2021 d’après l’Observatoire des legaltechs, soit une hausse de 11 % par rapport au précédent record de 2019, le secteur se porte bien. Mieux valorisées, ses entreprises créent davantage de revenus. La part des legaltechs qui déclarent un chiffre d’affaires important croît significativement : +183 % pour un chiffre d’affaires entre 10 et 30 millions d’euros.

Les levées de fonds de Legal Pilot (1,6 million d’euros), plateforme d'automatisation de rédaction de documents, de Data Legal Drive (2 millions), plateforme de conformité RGPD, et surtout Legal Place (20 millions), destinée à faciliter les démarches juridiques des entreprises, pour ne citer que ces seules legaltechs fondées par des avocats, ont de quoi faire rêver plus d’une robe noire.

« En réalité, la probabilité qu’une legaltech parvienne à ce niveau de réussite est très faible, observe Alexis Deborde, président de Smartpreuve et directeur de Legalstorm. Gérer et faire fructifier un cabinet d’avocats demande beaucoup de temps et d’énergie. Même si les avocats, à l’écoute du marché, ont souvent de très bonnes idées, il leur est difficile de se démultiplier pour transformer leur idée en start-up. »

Un dilemme à résoudre

« On constate une émulation chez les avocats qui sont de plus en plus nombreux à vouloir créer une legaltech. Loin d’être un frein, la déontologie est une garantie de qualité, confirme Clémence Amara Bettati. Mais lorsqu’il s’agit de faire grandir ces jeunes pousses, ils sont souvent confrontés à un dilemme : céder leur entreprise ou quitter la profession d’avocat. »

« Une fois passée la phase de démarrage, continuer à faire grandir son entreprise est très chronophage », confirme Charlotte Hugon, à la tête de Votre Bien Dévoué, une application destinée à faciliter les échanges en matière de vacations et postulations. L’entreprise correspond aux besoins de la profession, trois mille avocats y sont inscrits. « Mais mon cabinet ne me laisse pas tout le temps nécessaire pour assurer sa croissance », conclut-elle. Nombre d’acteurs au sein des legaltechs ont dû renoncer à la robe pour mieux se consacrer au développement de leur entreprise.

Seules des levées de fonds confortables soustraient les dirigeants à cette alternative, en leurs permettant d’embaucher des équipes dédiées à la start-up. « C’est un vrai dilemme », analyse Franz Vasseur qui souhaite rester avocat car cela nourrit sa vision de son entreprise Registre General et des fonctionnalités de son produit. « A contrario, devenir entrepreneure m’a beaucoup appris pour mon métier d’avocate », confie Charlotte Hugon.

Investir dans une start-up

Si les avocats ont toute la légitimité pour créer une legaltech, ils peuvent aussi investir autrement le défi du numérique. D’abord pour l’appliquer au développement de leur cabinet en améliorant leur process et en augmentant leur productivité. « Sans être acteurs de l’innovation, ils peuvent s’y intéresser et s’en servir comme d’un levier pour leur propre transformation », commente Alexis Deborde.

Autre solution pour les plus passionnés et qui ont un peu d’argent à placer : investir dans une legaltech. Après avoir remporté le prix de l’innovation 2018 de l’incubateur du Barreau de Paris, Call A Lawyer, fondée par un avocat en exercice, a levé 500.000 euros en 2019. Deux ans après, elle a réservé son nouveau tour de table aux seuls avocats, récoltant 250.000 euros via une campagne participative. En 2020, Legalstorm a également réservé sa levée de fonds de 500.000 euros aux avocats et huissiers, avec une limite de dix parts par personne. Au total, 75 hommes et femmes du droit ont investi dans l’entreprise. Les fonds levés ont permis d’accélérer le développement de ses premiers outils, notamment Smartpreuve, une application destinée à sécuriser les preuves, via la blockchain, et en collaboration avec l’Ordre des huissiers.


L’INCUBATEUR DU BARREAU DE PARIS, UNE STRUCTURE DÉDIÉE

Créé et animé par des avocats, rattaché à l’Ordre du Barreau de Paris, l’incubateur propose à tous les professionnels du droit des pistes et des outils concrets de développement depuis 2014. Chaque année, l’incubateur accompagne huit projets au sein de son programme d’incubation. « Ils doivent être portés par des entités dont 51 % au moins des parts sont détenues par un ou plusieurs avocats, explique Clémence Amara Bettati, secrétaire générale de l’incubateur. Ils doivent être véritablement innovants, avoir un intérêt pour les avocats ou les justiciables et respecter nos règles déontologiques. »

Les projets portés couvrent une vaste palette, de la mise en relation des stagiaires/collaborateurs avec les cabinets d’avocats (Avostages), à la médiation (Médiation Sur Mesure), en passant par la sécurisation de la documentation RGPD (Clearr) ou encore les acquisitions d’actifs en liquidation (MesAcquisitions).