Quand l’art rencontre le digital

Alexandre Hezez, stratégiste groupe Banque Richelieu
Ce milieu assez conservateur voit son champs des possibles s’élargir grâce à la blockchain
Alexandre Hezez

Quel sujet est plus polémique en ce moment que celui des cryptomonnaies ? En famille, dans les dîners en ville, dans les comités d’investissements et même dans les cours de récréation, elles restent non consensuelles et suscitent tantôt de l’animosité, tantôt des passions. Et pourtant, depuis près de 10 ans, ces instruments se sont développés irrépressiblement. Outre la spéculation dont nous sommes tous conscients, la blockchain, technologie sur laquelle les cryptomonnaies reposent, amène de nouvelles applications qui pourraient changer radicalement nos comportements dans la manière d’être et d’échanger dans le monde numérique. Les Non fungible tokens (NFT) (1) en sont une des illustrations les plus frappantes.

Des millions de dollars en jeux et en art

Outre l’aspect « nouvelle bulle spéculative », les NFT promettent aussi une expérience inédite dans de nombreux domaines, comme les jeux vidéo. Un joueur pourra équiper ses personnages avec un item qui lui appartient et aura la possibilité de le transférer dans un autre jeu ou à un autre joueur.  Dans les mondes virtuels utilisant la blockchain comme Decentraland, les utilisateurs peuvent acheter et utiliser des terrains. Le système leur garantit des droits de propriété complets ainsi qu’un enregistrement permanent de la propriété sur la blockchain Ethereum. Parmi les entreprises qui se sont lancées sur le marché des NFT, on retrouve de grands noms, tels qu’Ubisoft, NBA, PSG, Nike, LVMH, BBC Studios, Columbia Pictures, Warner Music, IBM ou encore Samsung venant de secteurs très différents.

Si les principaux acteurs des NFT ne sont pas spécialisés dans l’art, ils s’attaquent depuis quelques temps à ce secteur assez conservateur. Le marché de l’art a connu en 2021 un tournant avec la vente d’une œuvre numérique de l’artiste Beeple chez Christie’s réalisée en cryptomonnaie pour 69,3 millions de dollars. Le format inédit de cette transaction en a fait un cas d’école. L’avancée de la blockchain dans le secteur et l’arrivée de grands noms de l’industrie, forcent à s’interroger sur ce phénomène qui ne pourrait être qualifié de révolution ou d’évolution que s’il s’inscrit sur la durée, prend en ampleur et se trouve reconnu comme tel par la société. En attendant, le doute persiste sur la capacité des NFT et de l’art numérique à dépasser l’effet de mode.

De l’art anticonformiste

Le crypto art peut-il d’ailleurs être considéré comme de l’art à part entière ? Nombreux sont ceux qui ont encore des a priori et ne comprennent pas comment une œuvre numérique peut avoir la même valeur qu’un tableau de maître classique que l’on peut toucher. Sans s’attarder sur le sujet philosophique de l’art et de la technique, certains y verront l’amour du conceptuel, l’évocation de l’émotion ou une tendance à la confusion du public, tel que ce fut le cas avec le cubisme ou encore l’art abstrait par exemple.

Dans le même esprit, un fichier numérique peut-il lui aussi être considéré comme de l’art ? Beaucoup ont du mal à y croire tant cela peut paraître déroutant. Et pourtant, entre un urinoir de Marcel Duchamp et un coucher de soleil de Turner, la question s’est déjà posée à plusieurs reprises. L’art est destiné à toucher l’âme, les sens et les émotions. C’est évidemment un autre débat dans lequel chacun forgera sa conviction.

Ce nouveau type d’artistes utilise la technologie et la liberté d’un monde virtuel au même titre que les street artists utilisent les murs des villes pour créer, majoritairement, des œuvres anticonformistes et militantes. Les deux univers se rencontrent.

Un Banksy de 100.000 dollars a été brûlé en direct pour en faire un NFT et démontrer qu’une œuvre physique peut être transformée en une œuvre numérique unique. De nombreuses créations cassent les codes pour marquer non seulement une différence mais également un changement de regard sur une société conservatrice et explorer les nouvelles possibilités artistiques permises par la blockchain.

La blockchain, un apport considérable pour l’art

Les NFT révolutionnent la possession d’œuvre d’art numérique. La technologie de la blockchain se met au service des artistes et répond de ce fait assez naturellement aux problématiques du marché de l’art (une certaine opacité, une vérification parfois difficile de l’authenticité de l’objet et même le risque de plagiat). C’est d’ailleurs sur cette sécurité que la maison de vente Christie’s, acteur incontournable du marché, a surfé en s’associant à Beeple. De plus, cette évolution favorise la transparence et permet de mieux rémunérer les artistes par le biais des droits d’auteurs : ils ont la possibilité d’être rémunérés à chaque transaction de leur œuvre (et non à la première vente uniquement).

Dans ce mouvement, il y a ceux dont l’art est le métier et qui utilisent la technologie des cryptos comme une source d’inspiration dans la création, il y a les « wannabe artists » qui publient des créations en échange de tokens et il y a ceux qui y voient un nouveau marché spéculatif, un investissement sur l’investissement : non seulement il est possible de spéculer sur la cote de l’artiste mais également sur la monnaie numérique.

Les vrais collectionneurs, au sens traditionnel du terme, sont encore peu nombreux et les acteurs sont principalement des nouveaux investisseurs. A cause des taux d’intérêt à zéro et l’afflux sans précédent de liquidités, les investisseurs ont afflué sur le marché de l’art, notamment des profils plus jeunes que d’habitude, attirés par la digitalisation croissante du secteur.

Les acheteurs d’art « tokenisé » recherchent de l’unicité et de l’authenticité. En réalité, c’est aussi ce que ciblent les amateurs d’art traditionnels et ce que fournissent les NFT. Ce dernier est-il une bulle spéculative ou le début d’une révolution du marché de l’art ? Outre le fait qu’il ne soit pas encore arrivé à maturité, ce secteur est peu régulé et de nombreux critères devront à l’avenir être considérés. La France a déjà adopté des exigences en avril 2019 via la loi Pacte, dans le respect des règles en vigueur en matière de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme. Il faut s’attendre à ce que le cadre évolue mais pour l’heure, l’AMF semble considérer les NFT comme des marchandises plutôt que comme des cryptoactifs.

Au-delà de la spéculation, les NFT sont partis pour durer et l’art n’en est qu’une application. Considérer ce phénomène comme une bulle éphémère et la balayer d’un revers de main serait certainement une erreur. Nous sommes au début d’une révolution dans l’implémentation des échanges à l’issue de laquelle les NFT pourront devenir un outil du quotidien pour les entreprises et les particuliers.

(1) Jeton non fongible