Sans définition précise de l’ISR, le risque de greenwashing grandit

Thibaud Vadjoux
Dans un rapport, l’ONG Reclaim Finance dénonce la forte exposition des fonds d’épargne dont les fonds labelisés ISR, à des entreprises très émettrices de gaz à effet de serre, liées au secteur de l’armement, du charbon ou encore peu regardantes sur les droits humains.

Le label français ISR (investissement socialement responsable), fondé sur une approche de process, laisse encore trop souvent passer entre les mailles du filet des entreprises peu soucieuses de l’environnement ou des droits humains, estime Reclaim Finance dans un récent rapport. L’ONG s’est plongée dans la mise en transparence de 36 fonds labellisés ISR et plus globalement dans 442 fonds d’épargne, aidée par le think-tank 2° Investing Initiative (2DII). Les données recueillies ont été croisées avec cinq de ses benchmarks comprenant par exemple la liste des plus gros émetteurs de gaz à effet de serre selon le Climate Accountability Institute et le Climate Disclosure Project ou encore les entreprises les moins bien notées sur les droits humains du Corporate Human Rights Benchmark.

Une fois passées à la paille de fer, seuls deux fonds ISR sur les 36 sortent totalement indemnes : le fonds ISR Actions Environnement C géré par La Banque Postale Asset Management (LBPAM), labellisé également Greenfin, et le fonds ISR EURO MIDCAP R de Tocqueville Finance. Mais 58% des fonds ISR étudiés financent plus ou moins les plus gros émetteurs de gaz à effet de serre, 65% sont plus ou moins exposés à des entreprises d’armement, 42% financent le charbon et 90% sont investis dans des entreprises aux mauvaises pratiques pour les droits humains. L’ONG épingle des fonds gérés par LBPAM, Natixis AM, Palatine AM. LBPAM Actions Europe Monde D, LBPAM Actions Monde C, Toni Actions 100 sont ainsi exposés à plus de 80 émetteurs jugés fortement indésirables par l’ONG. Export Europe (Palatine), Federal Optimal Plus ESG P ; LBPAM Actions Diversifie R ; LBPAM Actions Indice Euro R ; LBPAM ISR ACTIONS FOCUS FRANCE R, Caisse d’épargne Ecureuil Investissement (Natixis) sont également sur le banc des mauvais élèves de cette étude.

Des critères ESG trop « laxistes » ?

Contacté, Palatine AM n’a pas souhaité répondre. LBPAM, très investi dans l’ISR, se défend de faire du greenwashing. Le gérant dit appliquer rigoureusement les règles du label ISR qui n’exige pas d’exclusion de secteurs mais un processus de sélection ESG. « Cela signifie qu’un fonds labélisé ISR, peut par exemple être exposé aux valeurs pétrolières à condition de sélectionner celles qui ont les meilleures pratiques ESG », rappelle le gérant. Ce dernier applique par ailleurs ses propres critères d’exclusion dans le charbon, dans les armes non conventionnelles et d’autres catégories d’armes controversées, ainsi que dans des entreprises ayant été prises dans des scandales. Sur ce dernier sujet, « il n’y a pas de liste de référence en la matière », souligne LBPAM.  Plus globalement, la sélection ESG est considérée comme une première étape pour commencer à orienter l’épargne des clients tout en ne se privant pas de rechercher la performance d’un indice. En France, c'est le choix du "Best in Class" qui porte le développement de l'ISR depuis des années par les fournisseurs de fonds.

Mais Reclaim Finance juge trop « laxiste » les critères ESG demandés par le label ISR et réclame des exclusions de secteurs essentiel. Ainsi, le fonds Caisse d’épargne Ecureuil Investissements D, géré par Ostrum AM (Natixis), est taxé par l’ONG de financer quatre entreprises de l’armement dont Dassault Systèmes (4,5% des placements) ainsi que des gros émetteurs de gaz à effet de serre comme Total (5,1% des placements).  Ce fonds a été repris en octobre dernier par les équipes de DNCA Finance, affiliées à Natixis IM. « Le label ISR n’impose pas d’exclusion sectorielle dont la défense. En outre Dassault Systèmes n’est pas une entreprise du secteur de la défense, il conçoit des logiciels notamment pour l’éco-conception dans les secteurs du transport, du bâtiment, de l’industrie et a une activité dédiée à la médecine personnalisée pour plus de 20% de son chiffre d’affaires », se défend DNCA.  

Les investisseurs attendus sur l’engagement actionnarial 

Total revient également régulièrement dans les portefeuilles ISR, ce qui pourrait surprendre les épargnants. Mais pour les gérants, la major est considérée comme l’un des acteurs de référence de la transition énergétique, malgré sa forte empreinte carbone actuelle. En conservant du Total dans leur portefeuille, les investisseurs mettent en avant leur rôle d’actionnaires responsables chargés d’accompagner Total vers la neutralité carbone (scope 1 et 2) d’ici à 2050. « Nous ne voulons pas être des fonds activistes dont le but est de révoquer des directions. Au contraire, nous cherchons à accompagner et dialoguer avec les conseils d’administration et les dirigeants », explique Léa Dunand Chatellet, responsable de l’investissement responsable chez DNCA. Dans le cas de la résolution Climat de Total, DNCA ne l’a pas soutenu « car nous estimons que les engagements stratégiques relèvent du pouvoir du conseil d’administration et non de l’assemblée générale ; en outre nous avons fait savoir au groupe que sur le fonds nous étions en ligne avec cette résolution. Total a depuis précisés ses engagements en matière de climat avec des objectifs précis que nous suivrons attentivement ».

Un avis partagé par Marie-Pierre Peillon, directrice de la recherche et de la stratégie ESG chez Groupama Asset Management: « Pour des majors comme Total, l’engagement prend du temps mais se met en ordre de marche.  A l’heure actuelle, en tant qu’investisseur, nous adoptons une démarche de transition vers une économie bas carbone ce qui signifie que nous ne pouvons pas nous retirer totalement des secteurs qui constituent le socle de la croissance économique depuis la révolution industrielle mais que nous devons vérifier et challenger l’entreprise sur sa stratégie mise en place pour respecter les engagements vers un scénario 2 degrés ».

Pour l’ONG Reclaim Finance, les investisseurs font trop les yeux doux à Total. « La finance doit changer l’économie et non pas refléter sa structure actuelle. On peut regretter que les investisseurs ne fixent pas de conditions strictes au financement des entreprises en leur demandant d’adopter dans un délai déterminé des plans d’actions sur le climat ou le social », déclare Lucie Pinson, directrice générale de Reclaim Finance. La transformation des portefeuilles pour tenir compte du Climat est un travail de longue haleine, estiment les gérants. « La transition de l’économie réelle vers une économie bas carbone n’est aujourd’hui pas suffisamment aboutie pour permettre de construire des portefeuilles diversifiés sur toutes les classes d’actifs : les entreprises qui apportent des solutions à la transition énergétique sont encore trop peu nombreuses », affirme LBPAM.

Des règles du jeu plus strictes

Chaque gérant ayant sa propre idée de l’ISR avec ses méthodes de sélection ESG et ses benchmarcks, les fonds ISR sont difficilement compréhensibles pour les épargnants. « En l’absence d’approche normalisée sur l’ESG, d’un accès aux données avec des règles standardisées de reporting, il est très difficile de comparer des fonds. Pour comparer les entreprises alignées ou non sur les Accords de Paris, les méthodologies déployées reposent sur des approches complexes, non comparables, peu transparentes et prennent en compte un nombre de secteurs encore très insuffisants », estime Marie-Pierre Peillon, directrice de la recherche et de la stratégie ESG chez Groupama Asset Management. « Nous nous posons la question de ne proposer aux clients retail que des fonds avec des exclusions, plus faciles à expliquer, et de garder les fonds avec une dimension ESG et d’engagement pour les investisseurs institutionnels qui ont leur propre politique d’investissement », réfléchit Léa Dunand Chatellet chez DNCA.  

Pour éviter un risque de greenwashing et de défiance, le label ISR devrait également faire sa mue. L’Inspection Générale des Finances se penche actuellement sur la question.  Des gérants et l’ONG reclaim finance militent par exemple pour des exclusions sectorielles, à l’image du label ISR belge ou encore pour un système de « nutri-score » des produits financiers. La question de l’ISR se pose également à l’échelle européenne avec l’élaboration de standards sur les données extra-financières (directive NFRD), la définition des actifs verts (taxonomie) ou encore d’un label européen. Mais, « le lobby du pétrole et du gaz est très actif sur la construction en cours de la taxonomie et du label européen et risque de les affaiblir fortement », redoute Lucie Pinson. Les gérants se divisent également entre ceux réclamant une réglementation européenne ambitieuse et ceux qui semblent vouloir en limiter la portée. Plus qu’un sujet technique, l’ISR conserve sa forte dimension politique.