Finances / Assurance vie

Perspectives et relais face à l'environnement de taux bas

Gildas Robert, directeur métier Actuariat Conseil et Corinne Jehl, actuaire et Practice Leader Epargne, Optimind Winter
Les taux de rendement des fonds en euros, dans un contexte de taux bas depuis maintenant une longue période, sont appelés à continuer à s’éroder
Les niveaux servis par les assureurs pourront continuer à varier, mais une diversification doit être envisagée pour obtenir mieux sur le long terme
DR, Gildas Robert, directeur métier, Actuariat conseil, et Corinne Jehl, actuaire et practice leader épargne, Optimind Winter

Jusqu’à aujourd’hui, les avantages indéniables du fonds en euros de l’assurance vie – garantie en capital à tout moment associée à des rendements intéressants et une fiscalité avantageuse – lui ont permis de bénéficier de la position de placement préféré des Français.

Cependant, au regard de l’érosion progressive des rendements de ces dernières années et de l’environnement actuel de taux particulièrement bas, les assurés sont en droit de se demander quelles sont les perspectives en termes de rendement du fonds en euros et les solutions que peuvent leur proposer les assureurs.

ÉTAT DES LIEUX

Le fonds en euros des assureurs est adossé à leur actif général, majoritairement composé d’obligations, notamment du fait de la garantie en capital à tout moment. Les rendements du fonds en euros suivent donc la tendance des taux obligataires du marché, dont les taux des obligations assimilables du Trésor français (OAT) sont représentatifs.

Cependant, du fait de l’inertie des portefeuilles et de la diversification des investissements des assureurs, les taux de rendement servis ont été généralement plus élevés, avec un écart particulièrement important en 2014 (voir le graphique 1).

Baisse des taux due à l’action de la BCE.

Depuis le début de l’année 2014, les obligations assimilables du Trésor français à 10 ans ont subi une baisse historique, en lien avec l’annonce du 22 janvier 2015 faite par la Banque centrale européenne (BCE) de la mise en place de son quantitative easing (QE). Ce programme consiste à racheter 60 milliards d’euros par mois de dettes publique et privée, de mars 2015 à septembre 2016, avec pour objectif de relancer l’économie et de lutter contre la déflation. Un des impacts de ces rachats massifs est le maintien de taux bas favorables au crédit, et donc à l’investissement, mais non sans conséquences pour les assureurs.

Des anticipations d’arrêt de ce programme de rachats ont fait remonter les taux en juin (l’OAT 10 ans a presque quadruplé en moins de deux mois), sans que celui-ci ne dépasse la barre de 1,5 %. Ces rumeurs ont été formellement démenties par le président de la BCE. Les taux obligataires ont ainsi à nouveau diminué cet été pour avoisiner les 1 % et devraient donc vraisemblablement se maintenir à des niveaux bas, au moins pendant la durée du programme de la BCE.

Compensation sur d’autres actifs.

L’actif général en représentation du fonds en euros est également composé d’actions, d’immobilier et, de plus en plus, d’autres catégories d’actifs susceptibles de générer des rendements tels que les fonds infrastructures. A l’inverse des taux obligataires, le CAC 40 a bénéficié de l’annonce du QE et a atteint, avant les crises grecque et chinoise de cet été, des niveaux en très nette hausse. Les stratégies financières des assureurs sont donc déterminantes et permettent à certains d’entre eux de surperformer le marché.

PERSPECTIVES DES FONDS EN EUROS

En raison de l’inertie des portefeuilles, composés de stock d’obligations anciennes et donc plus rémunératrices, la baisse des taux 2014 n’a été que peu répercutée sur les rendements 2014. Elle va en revanche continuer de pénaliser les rendements futurs, donnant lieu très probablement à une poursuite de la baisse des taux servis sur les deux prochaines années.

A moyen terme, les perspectives de rendement varient selon les scénarios d’évolution des taux, des marchés financiers, des stratégies financières et des politiques de distribution de chaque assureur.

Afin d’illustrer l’évolution des taux de participation aux bénéfices de manière chiffrée, nous avons choisi de réaliser des simulations sur un portefeuille représentatif selon trois scénarios (voir le tableau) :

- scénario à la japonaise : maintien d’un environnement de taux bas ;

- scénario de remontée progressive des taux ;

- scénario de remontée brutale des taux à l’issue du QE.

L’actif général modélisé est composé de 40 % d’obligations d’Etat, 40 % d’obligations du secteur privé (corporate), 15 % d’actifs risqués et 5 % d’autres actifs (principalement de la trésorerie).

Voir le schéma.

Premier scénario.

Le premier scénario, à la japonaise, induit une inévitable baisse des taux de rendement, un épuisement des réserves de l’assureur et une marge financière pour ce dernier largement entamée. Le fonds en euros ne subit pas de concurrence accrue car, dans ce scénario, tous les rendements convergent vers le même niveau.

Deuxième scénario.

Dans le cadre du deuxième scénario, correspondant à une remontée progressive des taux, l’assureur est en mesure de limiter la baisse des rendements en prélevant dans la richesse initiale du fonds en euros – plus-values latentes et provision pour participation aux bénéfices – et de suivre en partie la remontée des taux, limitant son exposition à la concurrence. C’est le scénario jugé idéal par la profession.

Troisième scénario.

Le troisième scénario pourrait se révéler être le plus défavorable aux assureurs vie traditionnels. En effet, une remontée brutale des taux provoque une concurrence accrue avec de nouveaux acteurs sur le marché, les assureurs ayant emmagasiné des obligations peu rémunératrices durant la période de taux bas. Les assurés sont alors tentés de racheter massivement leurs contrats, obligeant les assureurs à vendre en situation de moins-values. Dans notre modélisation, nous avons volontairement limité le phénomène de décollecte, mais la chute des taux servis apparaît toutefois de manière importante malgré une utilisation intégrale de la provision pour participation aux bénéfices durant cette période.

On constate un fait majeur commun à ces deux scénarios de remontée des taux : le taux de rendement du fonds en euros passe de manière durable en dessous de l’OAT 10 ans, c’est-à-dire le taux sans risque du marché.

Les résultats obtenus sont illustrés au travers des graphiques 2 à 5.

Concurrence entre les acteurs.

Les taux de rendement à venir de l’assurance vie dépendent ainsi de nombreux facteurs. Les rendements de l’actif général des assureurs dépendront de l’évolution des marchés, mais également de leurs stratégies financières respectives. Par ailleurs, les politiques de distribution et de mise en réserve – distribution différée d’une partie du rendement de l’actif, principalement dans un objectif de prudence – donneront une véritable marge de manœuvre à l’avenir à certains assureurs, afin par exemple de servir un rendement acceptable dans un scénario de hausse des taux. Cela permettra d’accompagner une nouvelle collecte et de limiter les rachats, favorisant le rebond du taux de rendement des actifs de l’assureur.

La concurrence est un élément non négligeable dans l’évolution des rendements car les assureurs ont tendance à positionner leurs taux servis au regard des taux affichés sur le marché. Certains assureurs peuvent ainsi être poussés à privilégier le maintien d’un rendement servi concurrentiel à court terme, au détriment d’une politique prudente qui paraît à privilégier dans l’environnement actuel. Cette concurrence existe entre assureurs historiques, mais aussi avec les produits bancaires ou avec de nouveaux acteurs qui pourraient apparaître et profiter de la hausse des taux.

Le comportement des assurés est également déterminant pour les assureurs. Nous avons modélisé une décollecte dans le scénario 3, mais celle-ci dépend elle-même de plusieurs effets, notamment :

- l’âge moyen du portefeuille ;

- la croissance de l’économie ;

- la capacité à épargner des Français, leur confiance en l’avenir de ce produit.

QUELLES SOLUTIONS D’INVESTISSEMENT DANS CET ENVIRONNEMENT ?

Les réponses ne seront pas les mêmes pour chaque assuré. En effet, le choix des supports d’investissement dépend des objectifs de l’épargnant, de son horizon d’investissement et de son aversion au risque.

Toutefois, force est de constater que, aujourd’hui, investir 100 % ou presque de son versement sur le fonds en euros n’est plus une solution pertinente dans un objectif d’épargne longue ou de préparation de la retraite : sur le long terme, d’autres supports permettront de bénéficier de rendements espérés meilleurs, avec un risque limité.

Diversifier et investir sur les unités de compte.

Bien que les investissements soient historiquement réalisés en majorité sur le fonds en euros (83 % en 2014), les assurés ne peuvent désormais plus miser uniquement sur le rendement de ce fonds et doivent diversifier leurs investissements. En fonction de l’horizon de leur investissement et de la part de risque qu’ils sont prêts à prendre, les assurés ont tout intérêt à investir une part plus importante de leurs versements dans les supports en unités de compte pour booster le rendement de leur contrat d’assurance vie.

A titre d’illustration, le rendement moyen annuel des unités de compte a été de 4,7 % en 2014. De plus, la hausse constatée des marchés d’actions sur le premier semestre et le maintien du quantitative easing laissent entrevoir d’intéressantes perspectives de rendement, après stabilisation des marchés financiers internationaux.

Nous estimons ainsi que les unités de compte devraient représenter 30 à 40 % des encours en moyenne, avec une répartition très variable en fonction de l’âge et des objectifs de chaque assuré. La collecte des cinq premiers mois de l’année va dans ce sens, avec 50 % en moyenne vers les unités de compte.

Miser sur l’Eurocroissance, le troisième pilier de l’assurance vie.

Issus du rapport Berger-Lefebvre du 2 avril 2013 et basés sur les principes des contrats eurodiversifiés, les fonds Eurocroissance (encore appelés fonds croissance dans le cas où la garantie au terme est inférieure à 100 % de l’investissement initial) sont commercialisés depuis octobre 2014 par quelques assureurs. C’est Predica, filiale du Crédit Agricole Assurances, qui a ouvert le bal. BNP Paribas Cardif, acteur historique sur le produit eurodiversifé, a transformé son offre en Eurocroissance. L’Afer s’est également positionnée sur ce support tout récemment.

L’Eurocroissance est le troisième support, après le fonds en euros et les unités de compte, proposé sur un contrat d’assurance vie. Il propose une garantie en capital au terme d’une durée définie contractuellement. La disparition de la garantie en capital à tout instant permet aux assureurs d’investir une partie du versement sur des actifs plus risqués, laissant entrevoir une espérance de rendement supérieure à celle du fonds en euros. L’Eurocroissance dispose ainsi de tous les atouts pour s’imposer et représenter une part significative des encours de l’assurance vie.

L’environnement n’est cependant pas opportun pour le lancement d’un tel support : les taux étant très bas, la part de provision de diversification (qui correspond à la partie risquée du support) sera réduite, laissant présager un rendement faible à court terme. La remontée des taux profiterait cependant particulièrement à ce support. De plus, des évolutions réglementaires sont encore attendues, pour permettre de réaliser un transfert de richesse (plus-value latente, PPE…) du fonds en euros vers le fonds Eurocroissance lors du transfert d’un assuré entre ces fonds. Ceci reste à être confirmé et précisé par un texte législatif.

Evolutions réglementaires.

L’assurance vie possède ainsi de nombreuses ressources, insuffisamment exploitées par les assurés à ce stade.

Au vu de la situation délicate rencontrée actuellement par le monde de l’assurance, ce produit pourrait faire l’objet d’évolutions réglementaires dans les prochains mois, par exemple par l’encadrement de la politique de définition des taux servis, en réglementant les pratiques pour mieux protéger les assurés sur le long terme.

Les assureurs seront dans tous les cas conduits à limiter fortement les taux servis sur les fonds en euros dans les prochaines années. Au regard de ce contexte, la diversification des investissements est primordiale afin de bénéficier de meilleures perspectives de rendement, qui seront indispensables par exemple dans un objectif de préparation de la retraite.