La chute d’Archegos dévoile la part d’ombre des produits dérivés

Franck Josselin
Les total return swaps, produits utilisés par Credit Suisse avec Archegos, restent invisibles aussi bien dans les comptes que dans la revue des risques des banques.
(Crédit St Claire / Pixabay)

Les réglementations bancaires s’accumulent, et pourtant, il reste des trous dans la raquette. C’est dans une de ces zones grises que se logent les total return swaps (TSR), les produits ayant provoqué les pertes chez Credit Suisse et Nomura, après la chute du hedge fund Archegos. Ils demeurent presque invisibles, aussi bien du point de vue comptable, que de celui de la revue des risques.

Le fonctionnement d’un total return swap sur action est simple : le fonds verse à la banque un taux fixe, en échange de la performance d’un titre. Si le cours de celui-ci monte, le gestionnaire touche la plus-value, s’il baisse, il verse à la banque la moins-value. Le tout sans détenir le titre, ce qui permet un effet de levier important. Si ces instruments se révèlent très utile, en cas de problème, ils font parfois peser sur les banques des risques difficiles à évaluer.

D’un point de vue comptable, les total return swaps sont comptabilisés comme des dérivés, à la valeur de marché. «Ils sont donc comptabilisés à quasiment zéro quand la rentabilité des titres est proche de la rentabilité attendue», explique Thomas Verdin, directeur associé du pôle banque et réglementaire du cabinet d’audit et de conseil BM&A. Il est bien possible de retrouver les montants nominaux, parfois très élevés, sur lesquels portent ces instruments, mais «ces montants figurent dans la documentation hors bilan des banques, sans lien direct avec les positions au bilan, ou sans détail. Les interpréter s’apparente à un travail de fourmi», constate Thomas Verdin.

Caractère hybride

S’ils n’apparaissent pas comptablement, ces produits devraient cependant figurer dans la revue des risques de la banque, en tant que produits dérivés. Le risque d’un dérivé traditionnel est calculé en ajoutant à la valeur de marché un pourcentage du nominal sur lequel ils portent. Seulement, les banques ont l’autorisation d’appliquer aux total return swaps sur actions, pour le calcul de leurs ratios de risque, non pas le traitement usuel pour les dérivés, mais celui des prêts assortis d’un collatéral. «Or, selon les règles du Comité de Bâle, les prêts totalement garantis par un collatéral n’impliquent pas de capitaux propres en couverture du risque», constate Thomas Verdin.

Finalement, le caractère hybride de ces instruments fait qu’ils restent très peu visibles, que ce soit en comptabilité ou sur le plan du risque supporté par la banque.

Les conséquences du défaut d’Archegos sur les banques d’investissement, même si elles restaient circonscrites à certains établissements, pourraient provoquer l’ouverture de réflexions des instances de régulation, notamment du Comité de Bâle. D’autant que c’est peut-être la réglementation qui a poussé, par un effet de bord, les banques à effacer le risque de ces TSR de leurs bilans. «Les accords de Bâle 3 ont introduit des limitations sur le ratio de levier des banques. Or le fait de traiter ces TSR comme des prêts collatéralisés peut conduire à un calcul plus favorable de ce ratio. Cela peut expliquer pourquoi les banques privilégient cette technique, quitte à perdre en transparence sur leur risque», estime Thomas Verdin.