Investissements

Attention aux biais comportementaux

Guy Parent, responsable de Vanguard en France, revient sur les conséquences de nos instincts dans nos choix d’investissement
Six articles sont consacrés à ce sujet que nous publions dans ce numéro et le prochain

Quand il s’agit de réussir ses investissements, le problème est de savoir choisir les bons. Mais est-ce que cela s’arrête là ? Dans les articles à suivre, nous envisagerons différents pièges à déjouer pour ne pas surestimer ce que nous sommes. Et même s’il n’est probablement pas possible de corriger tous ces biais innés parce qu’ils sont profondément ancrés en nous, le simple fait de les comprendre est une aide précieuse.

Article 1 : Peur et avidité

Les instincts qui nous animent, nos biais comportementaux sont programmés en chacun de nous. Ils sont sans doute à l’origine de la survie même de l’humanité naissante. Lorsque nous nous sentons attaqués, la peur s’installe et laisse place au combat ou à la fuite. En des temps où la nourriture était rare, toute opportunité était bonne à saisir. Ces instincts vitaux de peur et d’avidité nous ont permis de sortir vainqueurs de la sélection naturelle. Mais ce qui a bien fonctionné pour nos ancêtres lointains fonctionne moins bien pour l’investisseur actuel.

Aujourd’hui encore, face à un danger, nous agissons. Lorsqu’une rivière s’apprête à déborder, nous ne restons pas passifs à attendre que nos maisons soient inondées. Nous construisons des défenses. Nous sommes programmés pour résoudre, réparer, améliorer et intervenir. Mais investir est une tout autre histoire. Bien souvent, lorsque quelqu’un panique autour de vous, la meilleure réaction est de rester les bras croisés et de ne rien faire. C’est pourtant plus facile à dire qu’à faire. La nature humaine fait que l’on a tendance à se sentir mieux lorsque l’on agit. Même si cela peut paraître facile, voire négligeant comme certains professionnels de la gestion le feront croire, ne rien faire est souvent la bonne solution. C’est aussi la plus difficile.

Imaginez que les marchés actions chutent (rappelez-vous la crise financière mondiale) et que tout le monde se mette à vendre autour de vous. N’est-ce pas naturel de suivre la masse et de vendre à votre tour pour préserver vos actifs ? Les prix peuvent avoir perdu 20 ou 30 %, voire plus, très vite, et vous voulez sauver ce qui reste, bien entendu. Vos amis vous ont suffisamment signifié qu’ils avaient fait une grosse perte en vendant il y a quelques jours mais la situation est encore pire aujourd’hui. Dans ces circonstances, il vous faut un courage fou pour ne pas réagir. Quelques années plus tard, les choses ont changé : les marchés actions se sont redressés et vous gagnez de l’argent à nouveau sur le portefeuille que vous n’avez pas vendu. De leur côté, vos amis ont encaissé les pertes et ont pansé leurs blessures. Mais sont-ils revenus sur le marché ? Probablement pas. Dans l’attente d’une prochaine chute des marchés, ils ont sûrement laissé passer l’occasion. Grâce à la rigueur de votre approche et à votre fidélité à votre plan de départ, vous avez récolté les fruits de votre courage !

 

Article 2 : Sommes-nous aussi intelligents que nous le pensons ?

Nous envisageons, ici, comment la plupart d’entre nous surestime ses capacités et comment un excès de confiance peut diminuer ses chances de réussite dans ses investissements. Lorsqu’elles sont amenées à prendre des décisions, de nombreuses personnes ont tendance à accorder une confiance injustifiée à leurs propres capacités. Dans une étude très célèbre, 93 % des Américains estimaient qu’ils conduisaient mieux que la moyenne (1). L’impossibilité mathématique d’une telle affirmation saute aux yeux. Le fait est que nombre d’entre nous estiment tout simplement que nous sommes plus intelligents et plus compétents que ce que nous sommes réellement. Ce que l’exemple de la conduite démontre peut s’appliquer à d’autres pans de la vie. En bref, le fait de penser que nous sommes de meilleurs conducteurs que ce qui est réellement le cas peut avoir de fâcheuses conséquences. De la même façon, le fait de se montrer trop confiant lorsque l’on investit peut être dangereux pour notre patrimoine. Imaginez que vous êtes un investisseur qui vient de sélectionner plusieurs titres ou fonds qui s’avèrent réaliser de bonnes performances. Vous pouvez en conclure que votre réussite est essentiellement le fait de vos aptitudes en matière d’investissement. Et vous avez peut-être raison d’une certaine façon.  Mais vous pouvez également vous être trompé. Le problème survient lorsque votre réussite récente, qu’elle soit due à la chance ou à vos capacités, peut vous inciter à prendre plus de risques. Si cela peut conduire à davantage de bénéfices, cela peut tout aussi vraisemblablement entraîner des pertes plus grandes. Le jeu en vaut-il la chandelle ?

Les études ont montré que des investisseurs trop confiants prennent non seulement plus de risques mais tendent également à effectuer davantage d’opérations, d’où une baisse conséquente de leurs résultats. Les Professeurs Barber et Odean ont effectué des recherches détaillées portant sur plus de 78.000 comptes de courtage aux États-Unis et ont analysé plus de trois millions d’opérations. Ils voulaient comprendre en quoi les performances des placements des 20 % d’investisseurs les plus actifs divergeaient des 20 % les moins actifs. Les résultats de leur étude interpellent vraiment. Les traders les plus fréquents et confiants atteignaient une performance de 11,4 % par an contre 18,5 % pour les moins actifs (2). Pour mettre ce résultat en perspective, cela signifie qu’en investissant 1.000 dollars en début de période, un investisseur actif aurait obtenu 2.700 dollars au terme des six ans contre 4.000 dollars pour un investisseur avec un portefeuille stable.

Point intéressant, les deux professeurs ont montré que les femmes effectuaient des opérations moins fréquemment que les hommes et obtenaient donc de meilleures performances. Le vrai problème, particulièrement dans l’univers de la gestion, est que ceux qui pèchent le plus par excès de confiance sont également ceux qui sont le moins enclins à s’en apercevoir. Alors, la prochaine fois que vous vous apprêterez à faire une opération, arrêtez-vous un instant et demandez-vous simplement si vous êtes vraiment mieux inspiré que le marché !

 

Article 3 : Biais de confirmation – C’est moi qui sais !

Le troisième article de notre série dédiée aux biais comportementaux s’intéresse au biais de confirmation et au danger consistant à rechercher les faits qui collent le mieux à nos idées préconçues. Imaginez que vous vous rendez à votre travail et que, sans raison apparente, vous ayez le sentiment que vos collègues s’en sortent mieux que vous. Vous craignez, notamment, de ne pas être sélectionné pour un prochain projet important. Votre supérieur vous propose alors de façon inopinée de déjeuner ensemble. Que vous dites-vous à ce moment-là ? Si vous pensez qu’il veut vous voir pour vous parler de votre manque de performance, alors vous êtes dans le biais de confirmation. Vous avez ignoré les indicateurs positifs pour n’envisager que les négatifs. Si votre supérieur veut vous voir, c’est forcément mauvais signe... la confirmation que vous n’êtes pas performant. Mais il est tout aussi probable qu’il ou elle veuille simplement échanger avec vous ou vous faire part d’une bonne nouvelle. Peut-être avez-vous justement été sélectionné pour piloter ce gros projet après tout !

Si exclure les faits qui ne vous conviennent pas n’a pas toujours des conséquences significatives, ce comportement peut avoir une incidence très négative en matière d’investissement. Supposez que vous examinez l’allocation de vos actifs à long terme : combien détenez-vous d’actions, d’obligations, etc. Vous pensez depuis un moment que les marchés d’actions, qui sont en hausse, sont devenus chers et vous êtes donc sur le point d’encaisser une partie des bénéfices que vous avez réalisés sur vos participations existantes. Vous commencez vos recherches et vous ne lisez que ce qui vient confirmer votre point de vue. Vous laissez de côté les articles qui vont dans l’autre sens en considérant qu’ils sont écrits par des analystes en mal d’expériences ou d’arguments valables. Vous vendez donc des actions et réduisez ainsi le risque de votre portefeuille d’investissement. Cette décision peut pourtant s’avérer ne pas être la bonne, voire être la plus mauvaise. Dans un sens comme dans l’autre, vous n’avez pas appuyé votre décision sur l’ensemble des faits. Vous avez filtré pour aller dans le sens du résultat que vous visiez. Celui qui vous permettra de vous sentir mieux à court terme mais qui ne vous sera pas forcément profitable à plus longue échéance.

Le biais de confirmation ne concerne pas uniquement les investisseurs privés. Même des gérants de fonds professionnels peuvent en être victimes lorsqu’ils recrutent des collaborateurs qui fonctionnent comme eux. Lorsque des décisions d’investissement s’imposent, ils peuvent alors avoir tendance à être d’accord plutôt qu’à chercher des voix discordantes et à analyser la situation réelle. Donc, la prochaine fois que vous penserez à vos investissements, vérifiez que vous avez bien évalué l’ensemble des faits en présence. Ce n’est pas une garantie de succès mais vous multipliez ainsi vos chances de réussir.

(1) Ola Svenson, Are we less risky and more skilful that our fellow drivers, Acta Psychologica

(2) Barber et Odean The courage of misguided convictions. 1999, Association for Investment Management and Research