François-Régis Bernicot, directeur général de Suravenir

«Une course contre la montre est engagée sur l’assurance emprunteur»

François-Régis Bernicot a pris avec Thomas Guyot, président du directoire de Suravenir, le relais de l’emblématique Bernard Le Bras. S’appuyant sur l’existant pour préparer l’avenir, leur chantier prioritaire est celui de l’adaptation de l’assurance emprunteur aux exigences de la Loi Lemoine.

L'Agefi Actifs : Marchez-vous dans les pas de Bernard Le Bras ou voulez-vous prendre une direction différente ?

François-Régis Bernicot : Nous allons poursuivre l’œuvre de celui qui a impulsé le développement de Suravenir, notamment de l’assurance vie sur des réseaux de distribution externes au Crédit Mutuel Arkea. Mais nous voulons aussi redynamiser l’activité de prévoyance, aujourd’hui secondaire en termes de contribution économique à l’échelle de Suravenir et prendre le tournant de la finance durable.

Quel sont vos chantiers prioritaires ?

Premier sujet, qui était largement engagé : l’adaptation de nos offres au contexte macroéconomique actuel et aux futures règles comptables qui vont bientôt rentrer en vigueur. La norme IFRS17 va chambouler la façon dont les assureurs comptabilisent leurs résultats. Mais au-delà des aspects comptables, cette norme, combinée avec la persistance d’un environnement économique de taux d’intérêt qui restent bas, a des conséquences importantes sur notre stratégie commerciale et sur le type de produit distribué. Ce contexte nous incite, comme tous les assureurs, à adapter notre produit phare - le fonds en euros - et particulièrement notre fonds en euros dynamique.

Deuxième chantier important, s’affirmer comme un acteur engagé dans la finance durable. Notre objectif est d’élargir l’univers d’investissement qui permet à nos clients de donner du sens à leur épargne. Concrètement, cela veut dire plus de supports d’investissement en unités de compte (UC) classées conformes aux articles 8 et 9 du règlement européen SFDR. Comme il s’agit de concepts complexes pour les clients finaux, nous comptons nous appuyer sur les labels qui permettent de vulgariser cette démarche auprès des épargnants. Nous allons d’ailleurs bientôt leur proposer des supports innovants basés sur des classes d’actifs d’habitude réservées aux investisseurs institutionnels : dette privée, infrastructures, private equity

Qu’en est-il de la prévoyance individuelle ?

Notre objectif est de lancer, en septembre prochain, une nouvelle offre en prévoyance individuelle. Notre ambition est de doubler nos capitaux sous risque à horizon cinq ans.

Cette nouvelle offre d’assurance temporaire décès vise à permettre de régler un capital en cas de décès. Nous souhaitons augmenter le montant de ce capital, car les montants moyens actuels couverts (inférieurs à 20.000 euros) ne permettent pas véritablement de remédier aux besoins du foyer. Pour inciter les assurés à se couvrir pour des montants plus importants, nous voulons également diversifier les garanties en couvrant les maladies dites redoutées. Notre nouvelle offre permettra de régler un capital à toute personne atteinte d’une de ces pathologies. La crise sanitaire a profondément bouleversé les attentes de nos clients et a généré un besoin de protection durable. Pourtant, les entrepreneurs, les indépendants et même de nombreux salariés ne sont pas toujours couverts par des contrats de prévoyance. Or, un sinistre ou une maladie peut avoir des conséquences significatives sur leur niveau de vie et leur capacité à générer des revenus.

Vivez-vous la réforme de l’assurance emprunteur comme un bouleversement ?

Nous avions anticipé le fait que la résiliation à tout moment de l’assurance emprunteur allait arriver à un moment ou un autre, mais nous n’avions pas anticipé que la loi Lemoine allait supprimer la sélection médicale. De fait cette loi s’impose à nous et il faut maintenant s’adapter.  C’est un énorme chantier, certaines mesures comme le droit à l’oubli sont déjà applicables. Il faut préparer les autres : mettre en place la Résiliation infra-annuelle (RIA) avec le délai de réponse de 10 jours maximum, modifier le parcours d’octroi de crédits pour intégrer le coût de l’assurance, supprimer les formalités médicales sur les prêts concernés et adapter la formation des conseillers. Une course contre la montre est engagée au niveau de la compagnie et des réseaux de distribution. Le chantier le plus complexe est clairement celui de l’abandon de la sélection médicale. Le changement du mode de tarification de notre offre emprunteur sera généralisé cet été.

Comment allez-vous adapter la tarification ?

Nous n’aurons plus le droit de demander d’informations sur l’état de santé des clients ni aucun examen médical dès lors que le prêt est remboursé avant 60 ans et que l’encours assuré cumulé est inférieur à 200.000 euros. Si nous ne pouvons plus faire de sélection des risques sur la base d’éléments médicaux il faudra que nous puissions faire notre métier avec d’autres éléments. Nous ne serons pas prêts pour le 1er juin, le délai est beaucoup trop court, mais nous adapterons notre offre au 2e semestre et au-delà. C’est un projet enthousiasmant car nous partons d’une page blanche. Un exemple de sujet à traiter pour rendre ces réflexions un peu plus concrètes : la question « êtes-vous fumeur » n’est pas posée aujourd’hui pour souscrire à notre contrat collectif. Devra-t-elle l’être demain ? Si on la pose, on réduit le tarif du contrat pour les non-fumeurs, mais les clients fumeurs, eux, vont payer beaucoup plus cher.

Quels autres éléments prendre en compte pour tarifer le risque au plus juste ?

Des données sur les catégories socioprofessionnelles permettent de répliquer une certaine sélection des risques. Elles donnent une idée de la sinistralité, mais vont avoir tendance à favoriser les cadres au détriment des ouvriers ou des inactifs. Il faut voir si certaines données d’habitude de vie, plus complexes à récupérer, comme la pratique sportive peuvent l’être. Les objets connectés permettent d’avoir accès à un certain nombre de données en dehors de celles de santé et donc potentiellement de proposer un tarif plus adapté au client qui accepterait de les partager.

Dans la conduite de ces travaux, il faut s’assurer de savoir si ces nouveaux critères sont efficaces en termes de sélection des risques. Mais également, ces questions sont-elles acceptables du point de vue du client et comment s’insèrent-elles dans les parcours de souscription ? Il faut toujours croiser ces deux raisonnements.

Une augmentation des prix est-elle inévitable ?

Deux tendances contraires coexistent de longue date sur le marché de l’assurance emprunteur : 
- l’individualisation des tarifs qui s’écarte du principe de mutualisation pour aller vers un tarif au plus près du risque assuré, cette tendance a permis le développement de l’assurance emprunteur individuelle.
- l’amélioration de l’accès à la propriété, en facilitant les parcours client et les processus à l’adhésion).
La loi Lemoine joue sur ces deux tendances, avec pour résultat de scinder le marché entre encours assurés de plus de 200.000 euros et les autres. 

Les tarifs vont augmenter pour les personnes sans sélection médicale, au moins dans un premier temps, ce qui n’était pas forcément l’objectif recherché par le texte. Sans sélection médicale, pas de sélection des risques et l’assureur va avoir tendance à être le plus prudent possible, surtout compte tenu des normes comptables évoquées précédemment. Des personnes qui n’étaient pas assurées vont devenir éligibles, c’est d’ailleurs tout l’intérêt de la loi pour eux. Avec cet effet de mutualisation, il faut prendre en charge le supplément de risque. C’était une toute petite partie des demandes d’adhésions à l’assurance, mais un surcout de sinistralité significatif.

Au-delà, il y a un effet d’aubaine qui peut aussi accroitre la sinistralité, c’est un fait avéré dans tous les marchés où les principes de sélection des risques ont été modifiés. Des personnes en situation précaire peuvent être tentées de recourir au crédit pour laisser un héritage à leurs ayants droits payé par l’assurance.

L’impact tarifaire sera plus fort sur le marché de l’assurance emprunteur individuelle et pour les assureurs dit alternatifs car les bancassureurs mutualisent déjà une grande partie des tarifs. Il est par ailleurs possible qu’un certain nombre de confrères quittent le segment des prêts qui ne sont plus concernés par la sélection médicale, réduisant ainsi l’intensité concurrentielle. A l’inverse, au-delà de 200.000 euros d’encours assurés, la concurrence va être significative.

Pour statuer sur l’intérêt du consommateur, notamment sur le segment des prêts de moins de 200.000 euros, il faudra attendre un peu car il est difficile de dire si cette hausse va être durable ou si le marché va s’adapter.

Quel est le surcoût anticipé pour les emprunteurs ?

Les estimations faites pour le marché sont plus ou moins fortes selon le type d’acteur et de contrats.  Les augmentations de tarif pourraient osciller entre 3 % et 20 % des primes selon les niveaux de mutualisations des portefeuilles. Sur le contrat collectif, nous avons 1,5 million de personnes assurées, de toutes les classes d’âge, fumeurs ou non-fumeurs. Les contrats individuels, qui couvrent en grande majorité des prêts externes, représentent un volume bien moindre chez Suravenir. Ce sont des estimations. Tous les acteurs modélisent actuellement les impacts, mais les stratégies commerciales des distributeurs et notamment des banques à l’heure où les taux de crédits augmentent vont être déterminantes.

Vous avez seulement évoqué l’augmentation de la tarification comme conséquences de la réforme, une diminution des garanties n’est donc pas envisagée ?

Je ne pense pas que les niveaux de garanties des contrats, largement harmonisés par les critères d’équivalence du Comité consultatif du secteur financier (CCSF) vont évoluer.

Votre prochain produit de prévoyance est-il lié aux changements sur l’assurance emprunteur ?

D’un point de vue stratégique et économique, oui, clairement. Le développement de la prévoyance individuelle vise à amortir une partie de la baisse des marges sur l’assurance emprunteur.

D’un point de vue commercial, cette nouvelle offre peut aussi s’inscrire dans le cadre d’une stratégie de couverture intelligente. Cette assurance pourra être proposée en complément de l’assurance emprunteur : dans un certain nombre de cas il peut être intéressant que ce soit l’ayant droit et non la banque qui touche les fonds.

Vous avez frôlé en 2021 votre record historique avec 4,8 milliards d’euros de collecte après 2019. Comment l’année 2022 s’annonce-t-elle ?

L’année 2022 démarre très bien, notre collecte continue de progresser… La guerre en Ukraine n’apporte pas, pour l’heure, d’ombre au tableau. Nous allons sécuriser ce niveau d’activité en reprenant de façon plus offensive la prospection commerciale, avec pour objectif à horizon cinq ans de trouver deux nouveaux partenaires distributeurs qui amèneront chacun 250 millions de collecte brute en plus. L’objectif est de nous désensibiliser de tout risque macroéconomique ou lié à l’évolution des marchés financiers voire d’un changement d’actionnariat potentiel chez nos partenaires. Une autre ambition est d’assurer le développement de nos partenaires actuels, dont certains comme Primonial sont déjà devenus très importants. Nous développons des synergies d’offres croisées avec les autres entités du Crédit Mutuel Arkea.

Comment va évoluer votre relation avec les distributeurs ?

Vie Plus est aujourd’hui un leader sur le marché des CGP. L’année prochaine, la moitié de la collecte proviendra de ce canal. Nous allons consolider le développement et investir davantage pour structurer notre organisation et renforcer nos équipes commerciales pour que cette filière puisse assumer sa taille. Nous renforçons également la filière partenaires externes en gardant le même niveau d’interaction, sans révolutionner le suivi mais avec la volonté d’aider nos partenaires à se développer.

Vous avez récemment indiqué que votre « gestion d’actifs est une gestion de fonds en euros», la prudence passe avant la performance ?

Notre actif général présente un niveau de diversification limité à l’instar des autres actifs généraux du marché, suivant le principe d’une gestion prudente en bon père de famille. Nous mettons en avant les unités de comptes (UC) - qui représentent aujourd’hui 65% de la collecte - car il faut pouvoir dégager de la performance pour protéger le pouvoir d’achat des épargnants à long terme. Nous avons ainsi de longue date lancé des mandats d’arbitrage pour simplifier et améliorer la distribution des unités de compte.

La garantie partielle et l’exigence d’un investissement minimum en UC sont-elles maintenant chez Suravenir les conditions pérennes de l’investissement sur le fonds en euros ?

En tant qu’investisseurs il nous faut soutenir les taux de rendement. Le moteur de performance, c’est la diversification, c’est la meilleure manière d’avoir de bons taux dans la durée. Notre nouveau fonds dynamique Suravenir Opportunités 2 conserve les mêmes actifs et donc le même niveau de diversification - 33 % soit près de deux fois plus que sur l’actif général et la même perspective de rendement. Il n’y aura certes plus de garantie totale du capital mais la garantie partielle reste élevée et la liquidité est assurée dès le départ, à l’heure où d’autres confrères s’orientent vers le fonds euro-croissance où la garantie n’est acquise qu’à terme.

Allez-vous lancer des UC basées sur les nouvelles tendances technos comme les cryptoactifs, le métavers ou les NFT ?

Je suis convaincu qu’il y a une vraie économie derrière la blockchain et les cryptomonnaies, mais on ne peut pas y aller n’importe comment car le marché n’est pas régulé. Pour qu’un support d’investissement soit éligible, il faut un niveau de protection suffisant. Il est aujourd’hui difficile de proposer une UC qui repose à 100% sur des cryptoactifs.

Commencent en revanche à apparaître des supports en UC qui investissent dans des entreprises qui opèrent sur le marché des cryptoactifs. Nous étudions plusieurs dossiers, avec une appétence forte de nos partenaires distributeurs. Beaucoup de jeunes détiennent aujourd’hui des cryptoactifs, ils seraient friands d’une UC investie sur des sous-jacents économiques opérant sur la blockchain. Nous n’avons néanmoins pas encore décidé car nous ne voulons pas référencer de produits tant que nous ne sommes pas sûrs de leur conformité.

Comment expliquez-vous l’afflux d’épargnants plus jeunes chez Suravenir ?

Nous avons observé, à l’instar d’autres institutions financières, un changement de comportement notable d’un certain nombre d’épargnants depuis la crise financière de mars 2020. Cette crise a été très brutale, mais très courte. Nous avons vu, notamment chez nos partenaires courtiers intervenant sur internet – qui représente 30 % de la collecte chez Suravenir - des clients racheter des UC, et s’exposer de manière plus importante aux actifs risqués. C’est le fait d’une clientèle plus jeune, ce qui corrobore assez bien les études publiées sur l’augmentation récente du nombre d’actionnaires individuels. Sur la période passée, et globalement depuis les grandes privatisations populaires de 1986, leur nombre était en chute constante. C’est un changement de comportement : à chaque repli sur les marchés, les épargnants particuliers avaient tendance à arbitrer vers le fonds en euros. Reste à savoir si ce changement est durable.

Le conflit en Ukraine impacte-t-il les allocations ou vos orientations stratégiques ?

Non, mais nous surveillons le volume d’arbitrages des UC vers le fonds en euros, sans constater de changement de tendance à ce jour.