Interview de Patrick Rivière, président du directoire de La Française

"La Française a revu ses priorités de développement et d’investissements"

Propos recueillis par Réjane Reibaud
Patrick Rivière donne à la rédaction sa première interview en tant que président du directoire de La Française depuis que Xavier Lépine a quitté la société.

La stratégie de La Française semble avoir évolué ces derniers mois, marqués notamment par le départ de Xavier Lépine. Que s’est-il passé exactement ?

Pour pouvoir comprendre notre évolution il faut remonter à l’année 2018, lorsque notre actionnaire, le Crédit Mutuel Nord Europe, a décidé de fusionner son activité d’assurance avec celle des Assurances du Crédit Mutuel. Nous avons compris bien entendu l’intérêt d’un tel mouvement stratégique dans la mesure où l’environnement actuel de taux bas nécessitait de s’adosser à un groupe d’assurance plus solide.  Mais cela a provoqué un transfert d’actifs que nous gérions pour notre actionnaire de plus de 10 milliards d’euros. L’impact attendu sur nos revenus nous a alors amené à revoir nos priorités de développement et d’investissements. Il était important pour nous d’apporter plus de visibilité à nos activités et de construire le groupe autour de deux piliers : les actifs financiers et les actifs immobiliers. Dans cette logique, nous souhaitions aussi prendre le contrôle à 100% de nos métiers « core ». Le développement s’est alors orienté vers un mélange d’investissements et de désinvestissements dans certaines activités.

Cela explique par exemple la cession de CD Partenaires ?

Cette cession entre dans la logique d’une sortie des activités en architecture ouverte. La plateforme CD Partenaires offrait des produits tiers aux conseillers en gestion de patrimoine et aux activités de gestion privée. Or l’architecture ouverte demande beaucoup de moyens et de ressources pour la sélection des fonds, leur suivi et contrôle ainsi que pour les mécanismes de commissionnement. Nous avons cédé ainsi CDP à Finaveo Partenaires en juillet 2019 devenu depuis Alpheys, et avons également apporté dans cette même logique notre gestion privée à Cholet Dupont. Les encours de gestion privée apportés (200 millions d’euros) étant relativement petits par rapport à notre taille, nous avons considéré qu’il était opportun de les apporter à Cholet Dupont pour une meilleure optimisation de nos ressources. Par ailleurs, nous conservons notre participation de 34% dans Cholet Dupont.

Cette participation a-t-elle vocation à être cédée elle aussi ?

Non, nous la détenons depuis 2010 et nous n’avons pas de projets de cession. Céder la plateforme CD Partenaires et ne plus assurer directement les activités de gestion privée nous a permis de sortir totalement de l’offre produit en architecture ouverte et de libérer des ressources supports en interne qui sont venues renforcer nos activités core et son développement.

La question s’est aussi posée sur La Française Investment Solutions ?

Effectivement il s’agit d’une filiale lancée en 2013 avec d’anciennes équipes de la Société Générale et que nous détenions à 51% et qui a eu un grand succès. Nous avions deux possibilités stratégiques : soit en prendre le contrôle total, soit en sortir. Il s’avère que LFIS fonctionne dans une logique d’indépendance qui va bien à son équipe de management. Nous avons donc décidé d’en sortir en décembre 2019. A l’heure actuelle nous n’en détenons plus que 20%, mais nous continuons d’assurer le support informatique et opérationnel de LFIS pour assurer une transition en douceur.

Quand céderez-vous le solde du capital ?

Nous sommes dans une phase d’accompagnement, un autre actionnaire prendra à terme notre place pour LFIS. Il est convenu qu’ils n’utilisent plus que l’acronyme et non plus le nom de La Française.

LFIS représentait une part importante de vos encours. Quel impact cela va-t-il avoir ?

Ce sont effectivement 11 milliards d’euros qui ne sont plus consolidés dans nos encours. Mais nous avons montré qu’il était tout à fait possible d’absorber un tel mouvement. Ainsi entre fin 2017, quand LFIS représentait déjà 10 milliards, et septembre 2020, nos encours ont bien résisté en tenant compte également de la sortie de CDP et de la perte du mandat assurantiel en passant de 64 milliards à 51 milliards. Du côté des effectifs, du fait des transferts d’activité, nous comptons désormais 549 salariés contre 630 au plus haut. Le tout s’est fait sans aucun PSE ni départ forcé. Cela montre la résistance de notre modèle puisque pendant cette période nous avons continué d’afficher une belle collecte et profité de la croissance des marchés sur nos activités core.

Qu’en est-il de vos autres participations, notamment à l’international ?

Pour en finir sur le plan des cessions, l’an dernier nous avons cédé notre participation dans le gérant alternatif Tages Capital en anticipation d’une opération capitalistique que ce dernier a opéré avec InvestCorp. En 2014, nous avions apporté environ 1 milliard d’euros d’actifs en fonds de hedge funds et pris une participation minoritaire de 40% dans leur capital. Nous étions déjà redescendus à environ 20% en 2019 quand nous avons cédé le solde. Avec cette cession, nous sommes arrivés au terme de ces opérations. Aujourd’hui, le groupe repose solidement sur ses deux piliers que nous comptons développer.

Quels axes avez-vous choisi ?

Comme annoncé il y a quelques semaines, nous avons pris le contrôle total de notre plateforme immobilière internationale que nous détenions conjointement à son lancement avec Forum, ce dernier nous ayant cédé ses 30%. Nous avons rassemblé toutes nos opérations immobilières sous le même nom La Française Real Estate Managers. Nous considérons qu’en cette période de taux bas, qui va se poursuivre selon nous, l’immobilier a tout son sens. Il a montré sa résistance pendant la crise hormis sur quelques segments comme les hôtels ou le commerce sur lesquels il faut encore être vigilant. Mais les effets de la crise COVID ne devraient être que temporaires ou un simple accélérateur de tendance sur le segment immobilier comme dans le cas du télétravail. Nous considérons que l’immobilier a encore tout son potentiel de développement et comptons poursuivre notre diversification géographique en Europe, et plus particulièrement en Allemagne où nous avons une vingtaine de personnes présentes dans l’immobilier (suite notamment au rachat de Veritas, ndlr) et qui représente notre première zone d’investissement depuis 4 ans. Nous allons d’ailleurs y proposer l’équivalent d’une SCPI pour le retail allemand qui investira en France. Le Royaume-Uni post-Brexit devrait être aussi très attractif et nous avons repris nos investissements à Londres cet été.

Enfin, nous détenons une plateforme d’innovation qui travaille dans le domaine du digital pour la commercialisation de produits d’investissements immobiliers pour une clientèle privée, Moniwan, et une plateforme digitale Newton Square, pour la gestion des tiers lieux, concept qui devrait trouver tout son sens dans le cadre de la montée en puissance du télétravail.

Quid de l’activité mobilière ?

Du côté des de l’activité en valeurs mobilières, celle-ci repose sur deux pôles : La Française Asset Management en France et nos activités en Allemagne, pays qui doit devenir aussi notre deuxième marché domestique et notre centre d’expertises en actifs réels liquides et de gestion quantitative. Nous y comptons aussi une vingtaine de personnes dans cette activité. En France, le développement des UC et des nouveaux produits retraite comme le PER devraient porter la croissance de notre offre en solutions de rendement et de notre expertise ISR. La France est très en retard par rapport à ses voisins européens car le fonds en euro a asphyxié l’épargne des français. Mais avec la persistance de la faiblesse des taux, les paradigmes vont changer. Enfin, en matière d’innovation, nous allons poursuivre l’activité de NewAlpha AM sur les fintechs et les innovative managers ainsi que notre partenariat avec Acofi (La Française détient 40% du capital, ndlr) sur les infrastructures et la dette privée.

En termes de gouvernance vous avez légèrement élargi le directoire, pour quelle raison ?

Avec Xavier nous formions un duo rapproché. Nous partagions le même bureau, échangions de manière informelle en permanence sur nos idées et projets et nous répartissions les taches en fonction de nos fortes complémentarités. Lorsqu’il a décidé de partir car il ne se sentait plus en phase avec notre nouvelle stratégie, j’ai proposé à notre actionnaire de mettre en place une gouvernance où la responsabilité décisionnelle sur les différents métiers du groupe repose sur un plus grand nombre de personnes. C’était un besoin au niveau du pilotage du groupe compte tenu de sa diversité. Aujourd’hui, trois personnes m’entourent : Pascale Auclair qui faisait déjà partie du directoire et qui couvre comme par le passé toutes les fonctions régaliennes (juridique contrôle de risques et conformité) et a désormais en charge nos activités de recherche et d’investissement responsable, Philippe Lecomte en charge du développement du Groupe et de nos participations et Philippe Depoux en charge de l’activité immobilière France et International et de notre plateforme innovation.