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Bad banks, les plaies de la crise

Avec le nettoyage des bilans bancaires, un nouveau type de structures de défaisance est apparu.

Les bad banks forment les cicatrices de la crise économique et financière. Les premières sont apparues dès les premières secousses de 2007 sur le marché monétaire américain. Leur fonction était de purger les banques des produits structurés complexes, d’où, à l’époque, une réelle menace systémique. Les plus récentes, notamment les structures de défaisance créées ces dernières semaines par des banques italiennes et celle annoncée par Barclays d’un montant de 115 milliards de livres, ont pour fonction de libérer du bilan et contiennent des prêts standards, dans certains cas classés « performants ».

Gérées en extinction

La sémantique aussi a évolué. On est passé de « bad banks » à des activités « non core ». Les plus anciennes de ces bad banks sont souvent sous perfusion publique pour leur garantie ou leur financement. Les plus récentes sont parfois du pur asset management, d’aucuns diront du shadow banking (voir les discussions entre le fonds KKR d’un côté et Intesa et UniCredit de l’autre, en vue de gérer un portefeuille de crédits restructurés de 87 milliards d’euros).

L’objectif initial de ces cantonnements était d’isoler des actifs dont la valeur était compromise afin de les séparer de l’activité viable. Ces structures sont gérées en extinction avec pour objectif de réduire le poids de ces actifs au travers d’une gestion active du portefeuille. « Le but est de continuer à refinancer ces portefeuilles en attendant l’échéance, un retour à meilleure fortune ou une cession », explique David Benamou, patron d’Axiom AI. « La structure des ‘bad banks’ va varier d’un pays à l’autre et va dépendre de la complexité des actifs concernés », décrit Fitch dans une étude.

Schématiquement, il existe deux manières de se défaire des portefeuilles de crédit trop encombrants : soit via une entité séparée, soit en interne dans le cadre d’un traitement analytique, avec une structure de management séparée. « La solution des ‘bad banks’ externes a été privilégiée lorsque la quantité des actifs compromis pouvait mettre en péril l’activité de la banque », explique David Benamou. Ces activités sont séparées économiquement mais aussi comptablement et juridiquement. Généralement, c’est le contribuable qui finance les pertes. C’est notamment le cas en France de Dexia. Si les montants en jeu dans ces entités externes sont de loin les plus importants, ce sont néanmoins les structures internes dans les banques qui sont les plus nombreuses. « Généralement la somme des actifs contaminés est limitée, note David Benamou. Il s’agit davantage d’une séparation économique que juridique. Cela permet à la banque, en termes de communication financière, d’offrir une plus grande lisibilité sur la marche des affaires et la rentabilité des activités saines de la banque. » « Pour nous, l’important est de connaître l’ampleur des pertes latentes, affirme Arnaud de Toytot, directeur du secteur bancaire chez S&P. Cela permet d’avoir une plus grande transparence entre la rentabilité du portefeuille récurrent et celui en extinction. »

Les bad banks les plus médiatisées ont été celles mises par les pays périphériques comme l’Irlande ou l’Espagne pour éviter la faillite de leurs banques, empêtrées dans l’éclatement des bulles immobilières. En Irlande, l’Etat a fondé la NAMA (National Asset Management Agency) pour loger les portefeuilles de créances douteuses des banques irlandaises. « Au total, 74 milliards d’euros de crédits et d’actifs ont été transférés par ces différentes entités à la NAMA fin décembre 2011 avec une décote moyenne de 57 % », indique Laurent Nahmias, économiste chez BNP Paribas. En Espagne, l’Etat a mis en place la Sareb, une bad bank détenue en majorité (55 %) par des banques privées espagnoles avec un montant de 50 milliards d’euros (près de 200.000 actifs), le reste étant détenu par le Frob (le fonds public de restructuration bancaire). Avec le temps, ces deux structures sont devenues de grosses agences immobilières. La nouvelle vague de restructurations, qui touche l’Italie, semble plutôt motivée par l’examen des actifs en cours dans les banques de la zone euro par la Banque centrale européenne (BCE). Là encore, les pouvoirs publics voudraient lancer une bad bank : « La Banque d’Italie souhaiterait qu’une structure systémique séparée soit créée », souligne Delphine Cavalier, économiste chez BNP Paribas.

Les structures de défaisance ne sont pas l’apanage des pays européens du Sud ou de l’Irlande. Loin de là. Le Royaume-Uni, la France (structures internes de Société Générale et de Natixis) et l’Allemagne sont tout aussi concernés. Outre-Rhin, l’état de plusieurs Landesbanken a rapidement amené les pouvoirs publics à prendre en main les actifs à problème pour des montants colossaux. Créé fin 2009 pour « sortir » les actifs toxiques de WestLB (devenu Portigon), EAA (Erste Abwicklungsanstalt) a reçu 77,5 milliards d’euros dans un premier temps, puis un nouveau paquet de 124,4  milliards en 2012. « Aujourd’hui, il reste 100 milliards d’actifs à vendre dans EAA et 120 milliards dans FMS Wertmanagement, la structure créée en 2010 pour gérer le dossier Hypo Real Estate, nationalisée en 2008 », indique Céline Choulet, économiste chez BNP Paribas.

Les actifs cantonnés des banques allemandes, outre des crédits structurés de la première époque, concernent des expositions à l’immobilier commercial (CRE) et beaucoup de shipping. « Elles finançaient 40 % de la flotte mondiale dans les années 2000 », explique Céline Choulet. Commerzbank gère « en interne un portefeuille de 102 milliards, dont 32 milliards d’expositions à l’immobilier commercial, 14 milliards de financement maritime et 56 milliards de dettes souveraines et de prêts à des entités publiques. L’objectif est de le ramener à 75 milliards en 2016 ». Quant à Deutsche Bank, elle a installé fin 2012 une non-core operations unit de 97 milliards d’euros. « Début 2014, il restait 50 milliards d’actifs logés dans cette unité », indique Céline Choulet. L’Etat belge avait également créé sa bad bank, Royal Park Investments, pour loger les actifs toxiques de Fortis Bank. Ce portefeuille de crédits structurés a été cédé il y a un an au tandem Credit Suisse-Lone Star.

D’importants fonds sont aujourd’hui levés pour investir dans ce type d’actifs. « Plusieurs grosses sociétés de gestion ont levé de l’argent dans ce but, note Loïc Féry, président du hedge fund Chenavari. Pour l’heure, la plupart de ces fonds ont réalisé peu de transactions. Dans les faits, ces derniers ont tendance à plus s’intéresser aux nouveaux placements privés qu’aux portefeuilles existants dans les bilans des banques. » La valorisation et la gestion de ce type d’actifs nécessitent une expertise pointue et des équipes importantes. Aujourd’hui, sur les portefeuilles de crédit performants cédés par les banques,  les trois acteurs les plus actifs (Magnetar, Christofferson Robb et Chenavari) réalisent entre 1 et 2 milliards d’euros de transactions par an. « Nous nous intéressons en priorité aux portefeuilles d’actifs performants que les banques cèdent dans le cadre d’arbitrages réglementaires », poursuit Loïc Féry. La concurrence pour ce type de portefeuilles, où les décotes se négocient entre 5 % et 20 %, est moins intense que sur les portefeuilles non performants où l’on trouvera principalement des fonds vautours mais aussi de gros acteurs du private equity en recherche de rendements élevés.

Paris spéculatifs

Selon une étude d’UBS, 200 milliards d’euros auraient été levés pour l’achat de portefeuilles de dette immobilière distressed. Il peut arriver qu’une cinquantaine de fonds fasse des offres lors d’une même transaction. « Les investisseurs qui se risquent sur ce type de portefeuilles doivent avoir une surface financière suffisante pour faire face aux pertes éventuelles », affirme Delphine Cavalier. Ce sont de vrais paris spéculatifs qui ne se révèlent pas toujours fructueux.

La rapidité avec laquelle les portefeuilles sont purgés va surtout dépendre du cycle économique dans lequel se trouve le sous-jacent. Dans le cas des prêts hypothécaires ou d’immobilier commercial en Grande-Bretagne, la récente remontée des prix de l’immobilier a facilité la vente de portefeuilles. En revanche pour les prêts hypothécaires espagnols, plusieurs fonds vautours auraient perdu beaucoup d’argent. « Ces prêts se négocient sur la base de prix de 4 % à 8 %, contre 10 % à 20 % il y a quelques années », indique un gérant. La situation est telle que les fonds ne trouvent plus aujourd’hui d’organisme de recouvrement prêt à co-investir dans ces portefeuilles, un pré-requis avant de réaliser toute transaction.

Dans le shipping, c’est la surcapacité en navires et les perspectives moroses du commerce international qui retardent la vente des portefeuilles de prêts en défaut. La banque régionale allemande HSH Nordbank, numéro un mondial du financement maritime, espère diminuer d’un quart d’ici à fin 2016 la taille du portefeuille logé dans sa structure de défaisance interne de 7 milliards. Dans le crédit aux collectivités locales, la structure de défaisance de Dexia a porté à cinquante ans la maturité de son portefeuille, signe qu’il sera difficile de revenir à meilleure fortune sur ce type d’actifs. PwC a estimé à 64 milliards d’euros le montant des portefeuilles de prêts non performants vendus en Europe en 2013. « On entend souvent dire que le ‘deleveraging’ des banques est derrière nous, note Loïc Féry. La réalité est qu’il est bien devant nous. » La taille de bilan des plus grosses banques représente  280 % du PIB en zone euro, contre 77 % du PIB aux Etats-Unis. Il y a de fortes chances que le mouvement de délestage des portefeuilles non core se poursuive à grand pas au profit des investisseurs. PwC prévoit une nouvelle progression des ventes de portefeuilles de créances non stratégiques en Europe à 80 milliards d’euros en 2014. Au total, la somme des portefeuilles cantonnés par les établissements bancaires européens s’élève à 1.000 milliards d’euros. « C’est un montant jamais atteint qu’il faut rapprocher des 10.000 milliards de stock de crédits et des 30.000 milliards pour l’ensemble des bilans bancaires », note Laurent Quignon, responsable de l’équipe économie bancaire chez BNP Paribas. L’impact d’un tel montant au regard des besoins de financement de l’économie n’est pas anodin. Sortir des actifs des bilans bancaires revient à les démonétiser : « Vendre ces prêts non performants implique donc d’y consacrer une partie de l’épargne longue disponible dans l’économie, au détriment de produits plus conventionnels. »

Un peu d'histoire

Les années 1980 et 1990 ont connu une première vague mondiale de bad banks. Il fallait sortir les actifs malsains de banques en déroute pour cause d’éclatement de… bulles immobilières. De la Scandinavie au Japon, la facture finale a été lourde et réglée par le contribuable. En France, le Crédit Lyonnais a déporté ses actifs illiquides vers le CDR (Consortium de réalisation). Quelques années auparavant, les Etats-Unis avaient mis sur pied le Resolution Trust Corporation pour nettoyer les bilans des caisses d’épargne (Saving & Loans) de 395 milliards de dollars d’actifs pourris. Coût final pour l’Etat fédéral : 150 milliards. En 1992, le gouvernement suédois s’est trouvé dans l’obligation de purger une grave crise immobilière en fusionnant trois banques du pays devenues insolvables (naissance de Nordea). Il a logé leurs actifs dans des structures de défaisance répondant aux noms de Retriva pour Gota Bank et de Securum pour Nordbanken. Coût estimé : 3,6 points de PIB. Crises immobilières aussi en Norvège pour un coût similaire et en Finlande (facture : 10 % du PIB). Après des années de tergiversations, le gouvernement japonais a repris en direct des montagnes de créances douteuses d’un secteur bancaire à la dérive. Il en coûtera la bagatelle de 10 points de PIB. En remontant le temps, on trouve la première structure de défaisance publique aux Etats-Unis, la Home Owner Loan Corporation, en 1934, chargée de libérer les banques de créances hypothécaires plus que douteuses. L’immobilier, toujours l’immobilier.

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