Les risques politiques en Europe laissent les marchés de marbre

Fabrice Anselmi
Certains analystes espèrent toutefois que les dirigeants changeront de «logiciel» budgétaire à temps alors que la relance ne peut pas se permettre trop de retard.

Mea culpa d’Angela Merkel sur la crise sanitaire, remous à l’Assemblée française, motion de défiance au Parlement néerlandais… Que ce soit sur les taux ou sur les actions, les marchés financiers européens, déjà peu sensibles à la crise politique italienne en janvier, semblent «endormis» par les promesses de vaccins et les liquidités de la Banque centrale européenne (BCE).

Elections législatives allemandes incertaines

Pour autant, deux des principaux éléments de sortie de crise, à savoir la campagne vaccinale et le plan de relance européen NextGeneration EU, se font attendre et peuvent à nouveau mettre à mal l’Union européenne (UE) : comment ne pas penser que, si le coût économique n’est pas évident à évaluer à long terme, le risque politique est grand à court terme ? Les prochaines grandes élections législatives, en septembre en Allemagne, semblent d’issue plus incertaine avec l’Union démocrate-chrétienne CDU-CSU qui chute dans les sondages (29% contre 21% pour les Verts en hausse et 16% pour le parti social-démocrate SPD stable).

Certains commencent déjà à douter que le Premier ministre transalpin Mario Draghi puisse tenir jusqu’à mars 2022 alors que le parti d’extrême droite Fratelli d’Italia a gagné 2% dans les sondages en passant à 18% un mois. Ce dernier pourrait donc à nouveau s’associer efficacement avec la Ligue, toujours à 24%.

Quant à la France, le risque augmente d’un scrutin serré entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen en 2022 (53%-47% au deuxième tour selon un récent sondage pour L’Opinion).

Plan de relance européen  à la traîne

Sur le plan sanitaire, la situation ne semble que pouvoir s’améliorer, avec des vaccins qui finiront par arriver, au moins avant l’été. Sur le plan de relance NextGeneration EU (NGeu) de 750 milliards d’euros, les décideurs politiques ont assez peu réagi au recours allemand contre sa ratification, comme s’ils n’avaient pas conscience de son importance. Les économistes d’ING ont noté que cela pourrait entraîner un coût dommageable pour le spread Bund-BTP à court terme. «On est habitué, avec l’Allemagne, mais à la fin, sur NGeu comme sur les achats de la BCE, cela finit toujours par s’arranger, positivise Samy Chaar, économiste de Lombard Odier. La CDU est en train d’abandonner son pragmatisme fiscal, donc il ne faut pas écouter les phrases politiques mais regarder les actes», poursuit-il, estimant que la Commission européenne (CE) prépare quand même les émissions NGeu pour pouvoir dégainer dès que le Bundestag donnera son accord, pour juillet a priori.

Les trois récents plans budgétaires américains, de relance ( 900 milliards puis  1.900 milliards de dollars) et d’infrastructures (2.000 milliards), pourraient faire bouger les lignes en Europe aussi. Vendredi, Bruno Le Maire a réclamé avec insistance l’argent du fonds paneuropéen  au plus vite, pour ne pas être à la traîne des Etats-Unis. «Très discrètement, Emmanuel Macron a placé une petite phrase à l’issue du Conseil de l’UE pour dire qu’il faudra en faire plus sur les plans budgétaire et monétaire, alors que le président français se mêle rarement d’affaires monétaires… On a l’impression que, suivant les actions américaines qui sont toutes orientées vers la croissance quels que soient les bords ou parcours politiques, le ‘logiciel’ de pensée pourrait rapidement changer chez les dirigeants européens», espère Nicolas Goeztmann, directeur de la recherche de la Financière de la Cité, évoquant aussi les discours récents de l’économiste Jean Pisani-Ferry ou même de François Bayrou.

A défaut de leader allemand évident, et avec l’appui de Mario Draghi en Italie, Emmanuel Macron semble aujourd’hui le seul Européen à même de faire bouger les lignes et d’éviter que les marchés, notamment de taux comme en mars 2017 pour l’OAT, prennent conscience du coût économique et social à venir. Mais le temps presse.