L'enquête

Dans la tête de l’investisseur durable

Pour la première fois, la réglementation met l’investisseur au centre du débat. Avec la révision de MIF 2, les conseillers vont devoir interroger leurs clients sur leurs préférences en matière de durabilité. De quoi y voir peut-être plus clair sur les attentes des épargnants.
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Incontournable, l’ESG (environnement, social, gouvernance) l’est certainement dans l’offre de fonds accessibles aux investisseurs. Selon le dernier décompte de Morningstar, plus de la moitié des supports européens sont catégorisés articles 8 ou 9 au sens du règlement SFDR (Sustainable Finance Disclosure Regulation – lire l'entretien page 28). Pourtant, la notion reste très mal connue des épargnants. Selon un sondage réalisé l’an dernier pour le Forum pour l’investissement responsable (FIR), seuls 41 % des Français ont déjà entendu parler de l’investissement socialement responsable (ISR). Une autre étude de l’Autorité des marchés financiers souligne que 71 % des personnes interrogées ne connaissent pas les labels ISR et Greenfin. «  Les demandes spontanées sont assez rares… », convient Pascale Baussant, dirigeante du cabinet Baussant Conseil. Pourtant, les particuliers sont de plus en plus sensibilisés aux questions de développement durable, en particulier depuis la crise du Covid-19. « La pandémie a été un véritable ‘game changer’ qui a augmenté la conscience collective sur ce sujet, constate Olfa Maalej, directrice des produits & solutions de la banque Neuflize OBC. Les particuliers ont réalisé que l'investissement était un levier supplémentaire pour agir et que c’était à la portée de tout un chacun. » Les récentes catastrophes naturelles (incendies, inondations) rendent aussi les questions climatiques très concrètes pour les épargnants. Reste que, jusqu’à présent, rares sont les conseillers à aborder systématiquement le sujet en entretien. « Souvent, les épargnants ne demandent pas d’ISR parce qu’ils ne savent même pas que cela existe, souligne Mickaël Mangot, économiste et responsable du programme retail chez 2DII, un think tank européen indépendant. Il existe une sorte d’incompréhension entre le client et son conseiller, chacun pensant que c’est à l’autre d’aborder le sujet. »

Solutions et impact

Les choses vont changer. Depuis cet été – et à partir de janvier 2023 pour les conseillers en investissements financiers –, la révision de la directive MIF 2 et de la directive sur la distribution d'assurance (DDA) impose aux distributeurs de placements d'interroger leurs clients sur leurs attentes en matière de durabilité. Au-delà d’une interrogation générique pour savoir s’ils veulent privilégier des produits d’épargne durables, les conseillers devront poser des questions très précises à leurs clients, abordant des notions comme le degré d’alignement avec la taxonomie, la part d’investissements durables contenue dans les fonds et la prise en compte des principales incidences négatives de leurs placements. « La réglementation européenne est fondamentale car elle introduit la notion de durabilité des activités afin de flécher les flux financiers vers les activités durables, mais c’est une usine à gaz et il va falloir attendre quatre à cinq ans avant qu’elle ne soit pleinement opérationnelle », commente Olivia Blanchard, présidente de l'Association des acteurs de la finance responsable (AFR). Elle ancre en outre un changement profond dans l’univers de la finance durable : la mutation d’un ESG des bonnes pratiques vers une ESG de solutions et d’impact. Dans un premier temps, elle aura déjà une vertu : celle de mettre le sujet de l’ESG sur le devant de la scène. « Cela va permettre aux clients de se poser des questions qu’ils ne se seraient pas posées sinon, estime Olfa Maalej. Ils ne changeront peut-être pas de position mais auront conscience du lien entre les investissements et les enjeux environnementaux et sociétaux. »

Actuellement, de nombreux épargnants sont équipés de fonds ISR, sans même le savoir ou, en tout cas, sans avoir fait la démarche de les demander. Ceux qui ont des exigences extra-financières les expriment rarement sous la forme d’une gestion best-in class, pourtant largement majoritaire sur le marché.

Des offres spécifiques

« Est-ce que c’est ce dont ont envie les particuliers ? doute  Sébastien Thevoux-Chabuel, responsable ESG de Comgest. Le best-in class répondait surtout aux attentes des investisseurs institutionnels il y a une vingtaine d'années. Si on parle de transformer la société, c’est insuffisant, voire contre-productif. » Même son de cloche chez Banque Hottinguer. « Chez la clientèle privée, les attentes sont différentes de celles des investisseurs institutionnels, note Lise Moret, directrice finance durable et investissement à impact de la banque privée. Les clients, qui sont aussi des citoyens, veulent de l’impact parlant. Ils se demandent quel monde ils vont laisser à leurs enfants. »

De fait, les particuliers apprécient particulièrement les fonds thématiques, qui ont le mérite d’afficher un objectif clair et facile à comprendre. « Ces produits restent le point d’entrée le plus simple et lisible dans l’ISR, indique Pascale Baussant. Mais ce sont souvent des fonds actions, donc pour diversifier leurs portefeuilles, nous leurs proposons des fonds immobiliers à impact, comme Novaxia R ou Perial Euro Carbone. Autres produits appréciés des clients : les fonds de partage, où une partie des gains ou des frais sont reversés à une association, comme le fonds Mandarine Global Transition, engagé dans le mécénat environnemental avec 1 % pour la planète. » Certains établissements développent par ailleurs des offres spécifiques, à impact, pour répondre aux attentes des clients les plus avancés dans ces démarches. C’est par exemple le cas chez Banque Hottinguer et chez Neuflize OBC. « Nous constatons un réel appétit pour l'impact chez les plus jeunes générations et aussi de plus en plus chez les grosses fortunes, notamment du côté des entrepreneurs, qui sont sensibles à ces sujets », pointe Olfa Maalej.

Une fois que l’industrie aura un peu plus de recul sur les réponses à ces nouveaux questionnaires MIF 2, de nouveaux produits pourraient se développer. Les professionnels sont toutefois divisés sur le sens que pourrait prendre l’offre. « Il va y avoir un appel d’air pour des fonds spécifiques, estime Lise Moret, dont la banque est en train de développer une gamme de supports à impact sur plusieurs thématiques. Attention toutefois à la rigueur et à la qualité de ces fonds car il faut une vraie sincérité sur ces sujets. » Sébastien Thevoux-Chabuel est un peu moins optimiste sur l’évolution de l’offre. Il craint que le poids de la réglementation réfrène certains acteurs à s'engager dans des offres exigeantes, de peur de s’exposer à des risques juridiques. « Sur l’arbre de décision, il va y avoir pas mal de cases où l’on n’aura pas de fonds, anticipe-t-il. L’offre a eu tendance à se concentrer sur une sorte de ventre mou. Du côté des sociétés de gestion, mettre la barre trop haut c'est prendre des risques sur le plan juridique et commercial, et mettre la barre trop bas c’est prendre le risque de décevoir. »

Autre enjeu pour la bonne mise en œuvre de MIF 2 : sa compréhension par les investisseurs privés, alors que la réglementation introduit nombre de nouveaux termes et concepts. « Les particuliers vont dire oui à l’ESG mais il va falloir aborder certains points très compliqués pour éviter un risque de mauvaise commercialisation de certains produits », alerte Sébastien Thevoux-Chabuel. Par exemple, la notion d’investissement durable, mentionnée dans SFDR et qui doit désormais être évoquée avec les clients. La définition indiquée dans les textes laisse place à l’interprétation. « Certains concurrents utilisent l’approche best-in class pour justifier d’un investissement durable mais ce n’est pas du tout ce que demande Bruxelles, s’insurge Sébastien Thevoux-Chabuel. Nous avons préféré être fidèle à l’esprit et à la lettre du texte qui parle d'activités économiques et de secteurs. »

Rôle clé des distributeurs

Pour faire œuvre de pédagogie, le rôle des distributeurs va être central. « Les banquiers vont devoir accompagner les épargnants en leur expliquant le plus simplement possible les enjeux de la finance durable », considère Olfa Maalej. Et tenter, autant que possible, de rendre les choses digestes ! Cela suppose, au préalable, de former
de manière poussée tous les conseillers, pour les faire monter en compétences sur ces sujets. Un effort conséquent,
en particulier dans les grands réseaux.

Les choses ne sont pas facilitées par le fait que « MIF 2 introduit des catégories de préférences qui ne correspondent pas à la façon dont les gens réfléchissent, regrette Mickaël Mangot. Les investisseurs individuels peuvent vouloir aller vers les produits responsables pour aligner leur épargne avec leurs valeurs, ou pour avoir de l'impact, ou encore pour améliorer les performances de leur portefeuille (ou en réduire le risque). Dans les catégories MIF 2, l’impact n'est pas du tout mis en valeur. C’est pourtant une motivation importante pour au moins 40 % des investisseurs européens et la première motivation pour 10 % à 15 % d’entre eux, selon les enquêtes régulières que nous produisons. » Pour l'économiste, le risque, c’est le statu quo. « L’offre actuelle de produits responsables privilégie les grosses sociétés cotées qui sont déjà très bien financées, alors que la demande est favorable au financement des petites sociétés et du local. »

In fine, les distributeurs doivent s’attendre à des interrogations de la part des épargnants au sujet de l’impact de la dimension extra-financière sur la performance de leurs placements. Si la surperformance des fonds ESG pendant le Covid a facilité l’essor commercial de ces stratégies, ce ne peut être un argument à employer, estime Olfa Maalej. « Quand on vend ces gestions, il faut que le client accepte de supporter des déviations positives comme négatives par rapport aux indices généralistes, indique-t-elle. Il faut être attentif à vendre correctement ces fonds pour éviter des déceptions. » D’autant que sur le long terme, cette surperformance est loin d’être acquise, malgré les chiffres avancés par certaines sociétés de gestion. « L’ISR doit sous-performer à long terme les placements conventionnels, tranche pour sa part Mickaël Mangot. Une solution contrainte ne peut pas être plus efficiente qu’une solution non contrainte. De plus, les entreprises bien notées sur le plan ESG sont moins risquées. L’investisseur doit logiquement être moins bien rémunéré. » Une chose est sûre, la finance durable est entrée dans l'âge adulte.


LES GÉRANTS, ENTRE PRO ET ANTI-EXCLUSION

Le sujet divise chez les experts de la finance durable. Faut-il exclure les secteurs « marron » ou bien les accompagner dans leur transition ? Une partie plaide pour des positions plus tranchées en matière d’exclusion dans les fonds durables, en particulier sur le secteur des énergies fossiles qui cristallise les débats (lire l'encadré page 25). Le label Greenfin, par exemple, impose de manière stricte d’exclure les entreprises opérant dans le secteur nucléaire et les énergies fossiles. Mais d’autres dénoncent une forme de facilité, consistant à jeter un voile pudique sur les pans de l'économie qui dérangent. Ils prônent plutôt l’engagement envers ces sociétés pour les inciter et les aider à opérer une transition vers un modèle durable. Au risque de patienter des années sans voir de réelles avancées ! Le sujet de l’exclusion sectorielle touche en outre une corde sensible chez les gérants qui travaillent largement selon une approche benchmarkée. Se priver de tout un pan d’activité, c’est prendre le risque de voir ses performances dévier de celle de son indice de référence. Et d’avoir à rendre des comptes !


LA REFONTE DU LABEL ISR NE CONVAINC PAS

Depuis la publication du rapport de l’Inspection générale des finances, rédigé fin 2020, le label ISR traverse une mauvaise passe. Le nouveau comité formé à l’automne dernier pour proposer sa refonte a rendu une première version de sa copie cet été avec six orientations structurantes envisagées pour l’évolution du label ISR.

La radicalité ne saute pas aux yeux de prime abord. Le label a vocation à rester un sceau généraliste, est-il indiqué en préambule, excluant la possibilité d’en faire un label climat ou vert. En outre, la méthode best-in-class, visant à réduire de 20 % l’univers d’investissement, est une « méthode qu’il faut également maintenir mais compléter », recommande la comité du label. Il est toutefois envisagé d’exclure le charbon et les énergies non conventionnelles. Une proposition qui ne convainc pas les partisans d’exclusions plus fortes comme le collectif AFR. « Certains secteurs comme les énergies fossiles, conventionnelles ou non, doivent être exclus, martèle Olivia Blanchard. Pour ces secteurs, il existe d’autres outils de financement de la transition comme les green bonds. »

Par ailleurs, si le comité évoque le sujet du climat, la proposition est encore très floue à ce stade. Il faudrait « s’assurer à travers des indicateurs obligatoires que le climat fait bien partie des composantes de la démarche ESG (environnement, social, gouvernance, NDLR) des fonds, même si le sujet peut avoir une importance très relative en fonction des périmètres de chaque fonds », mentionne le communiqué de presse. « Ce qui est proposé paraît encore éloigné de l’Accord de Paris, qui prévoit de diviser par deux les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030-2035 », estime Lise Moret, directrice finance durable et investissement à impact chez Banque Hottinguer.

L’industrie avait jusqu'au 9 septembre pour faire ses retours. Le comité devrait finaliser ses recommandations et les rendre au ministre d’ici à la fin du mois afin de travailler à la rédaction du nouveau référentiel pendant le second semestre 2022.


 3 Questions à... Hortense Bioy,  directrice de la recherche mondiale sur les investissements durables chez Morningstar

« C’est la pression commerciale qui a poussé les sociétés de gestion à classifier autant de fonds article 8 ou 9 »

Quel est le poids des fonds ESG dans le marché ?

Cela dépend de la définition utilisée. Chez Morningstar, notre univers des fonds durables est un peu plus étroit que celui défini par les articles 8 et 9 du règlement SFDR (Sustainable Finance Disclosure). Notre définition appliquée au niveau mondial totalise néanmoins près de 2.500 milliards de dollars d’actifs, avec l’Europe qui représente plus de 80 % de ces encours. Les fonds articles 8 et 9, quant à eux, représentent plus de la moitié (51 %) des encours des fonds distribués dans l’Union européenne. En nombre de fonds, il s’agit d’un peu plus du tiers (35 %). C’est colossal et ce n’était probablement pas attendu par les régulateurs ni par le marché quand SFDR est entré en vigueur.

Comment expliquer un tel engouement des sociétés de gestion pour les fonds durables ?

Il y a deux explications principales. Tout d’abord, personne ne s’attendait à ce qu’il y ait autant d'intérêt de la part des investisseurs, des distributeurs et des plateformes… C’est donc la pression commerciale qui a poussé les sociétés de gestion à classifier autant de fonds article 8 ou 9. L’autre facteur, c’est le manque de clarté de la réglementation, qui a donc été interprétée de manière assez large par les sociétés de gestion. La Commission européenne réfléchit désormais à de nouvelles guidelines  pour homogénéiser le marché. Sont ainsi évoqués des standards minimums pour l’article 8 ou bien des précisions sur la notion d’investissement durable. Aujourd’hui, la définition est appliquée de manière différente par les sociétés de gestion, ce qui pose un problème puisque depuis le mois d'août, avec MIF 2 (Marchés d'instruments financiers), les intermédiaires financiers doivent demander de manière proactive à leurs clients quelle proportion d’investissement durable ils veulent dans leur portefeuille. Ils vont devoir se fier à des données qui appliquent des méthodologies différentes.

Observe-t-on un début d’harmonisation au sein des catégories article 8 et 9 ?

Pas encore. Mais il sera intéressant de voir dans les prochains mois le nombre de fonds qui seront déclassés d'article 9 à 8. Soit parce que les gestionnaires de fonds se rendent compte qu’ils n’arrivent pas à justifier d’un niveau d’investissement durable suffisant, soit parce que la réglementation impose de nouveaux standards en apportant des précisions sur le principe DNSH (Do not significant harm), qui est une condition pour classifier un investissement dit « sustainable ». Il y a aussi des sujets qui font débat, comme les fonds passifs, qui suivent des indices EU-Climate Benchmark. La Commission européenne pourrait là aussi préciser si ces produits sont éligibles à l’article 9.