Bataille de chiffres

L’inflation, c’est un peu comme les trains. Un taux peut en cacher un autre. Et même beaucoup d’autres, plus spectaculaires encore. Certes, sur les douze derniers mois, elle atteint aux Etats-Unis les + 8,3 %. Certes, elle flirte en zone euro avec les +8,1 % et un cran en deça en France, à +5,2 % - après néanmoins une récente révision à la hausse. Cela étant, l’affaire est nettement plus significative, voire parlante, lorsque l’on mesure ses conséquences en Bourse secteur par secteur. Si l’on se projette en zone euro, toujours sur un an glissant période au cours de laquelle l’inflation core - hors matières premières agricoles ou énergétiques - a vraiment commencé à décoller, il ressort que seul le secteur de l’énergie a tiré bénéfice de la situation avec une progression à deux chiffres (+22,7 %). Mais hormis ce cas donc, et aussi celui de la chimie et des télécoms également dans le vert (+2,13 % et +2,74 % respectivement), tous les autres secteurs ont plongé. En limitant les dégâts pour certains d’entre eux, comme celui des utilities (-4,10 %) ou de la santé (-5,37 %), mais en mordant lourdement la poussière pour d’autres fortement exposés aux conséquences de ce changement de paradigme. En bas de classement, le commerce de détail et les « loisirs » affichent des reculs respectifs de 40,17 % et 31,39 %.

S’il est compréhensible de retrouver ces activités en bon dernier compte tenu de leur sensibilité à la hausse de l’inflation, il est plus surprenant d’y trouver également d’autres secteurs tels les biens de consommation (-24,70 %) et surtout l’immobilier qui baisse de près de 30 %. Pour un secteur défensif, on repassera. En réalité, la raison de cette contreperformance est à chercher ailleurs. L’immobilier figure parmi les plus touchés en raison de sa sensibilité aux taux d’intérêt qui se tendent. Le phénomène est particulièrement probant aux Etats-Unis où en quelques mois, le taux hypothécaire à 30 ans a doublé, moyennant quoi la valeur actualisée des biens achetés à crédit a fortement baissé. C’est sans doute ici une des caractéristiques de cette période où viennent s’entrechoquer poussée inflationniste et remontée des taux. Cette dernière d’ailleurs fait aussi son œuvre auprès des investisseurs. Il y a quelques jours, les fonds obligataires dans le monde ont subi des sorties de 18,5 milliards de dollars, soient les plus importantes décollectes nettes depuis avril 2020. On notera que les fonds d’actions ont enregistré dans le même temps des entrées de 15,8 milliards d’euros sur la même période mais on ne pariera pas sur une décorrélation entre actifs. Plus d’un expert admettait d’ailleurs à la publication de ces chiffres que si l’on était désormais entrée dans un bear market les marchés n’avaient pas encore pris la mesure de la révision à la baisse à venir des perspectives de bénéfices des entreprises, toujours trop élevées. Dès lors, le resserrement monétaire pourrait ouvrir la voie à une… récession.

On suivra donc attentivement ce qu’il se passe en Europe, entre hausse des taux et mesures prises par la BCE pour traiter les risques de fragmentation dans la zone euro. Reste que les plus optimistes chercheront toujours des motifs d’espérer. En voilà un : l’inflation anticipée à cinq ans s’est affichée il y a peu en légère baisse. Si l’on croise cette information qui vaut ce qu’elle vaut avec les affirmations de Christine Lagarde il y a quelques mois à peine – la présidente de la BCE pariait sur une progression de l’inflation, un pic puis une baisse dès après l’an prochain – ils peuvent avoir quelques raisons de rester positifs. Malgré tout.