"On peut s’interroger sur la solidité des assureurs-vie"

Réjane Reibaud
Anne-Marie Jolys-Bris, directrice exécutive pôle Assurances chez BM&A, un spécialiste de l'audit et du conseil, estime que la crise liée au Covid-19 accentue la situation déjà fragile des assureurs, notamment des assureurs-vie.
Anne-Marie Jolys-Bris, directrice exécutive pôle Assurances chez BM&A

Instit Invest : La pandémie du Coronavirus va avoir de multiples conséquences pour le secteur de l’assurance. Quels sont selon vous les plus importants ?

Anne-Marie Jolys-Bris: Ils sont de trois sortes : le report des primes et cotisations qui aura un impact sur les trésoreries, l’augmentation de la sinistralité et la gestion de l’assurance-vie. Concernant l'augmentation de la sinistralité, elle concernera surtout les assureurs dommages qui agissent dans le domaine des voyages (assurance annulations) mais aussi l’événementiel avec le report de grands événements internationaux notamment dans le domaine des spectacles et du sport. De premières estimations font état d’une facture comprise entre 1 et 1,5 milliards d’euros au niveau mondial. Heureusement, le simple report de certains d’entre eux, je pense notamment aux Jeux Olympiques, a permis d’alléger cette facture. L’assurance-crédit pour les PME va aussi être impactée mais au niveau français, il faut savoir qu’elle ne représente que 1% du total des cotisations perçues par les assureurs. Le plus gros danger va être pour l’assurance-vie.

Que prévoyez-vous comme conséquences pour l’assurance-vie ?

Les assureurs étaient déjà dans un environnement compliqué avec les taux bas. Ils ont mené deux actions importantes avant la crise. La première, depuis l’an dernier, a été d’inciter massivement leurs clients à sortir des fonds euros pour aller vers des UC. Avec la crise, les gens vont devoir assumer des pertes inattendues. Ils ne peuvent plus sortir sinon ils vont être perdants.

Mais les UC n’ont-ils pas été beaucoup vendus avec des sous-jacents immobiliers l’an dernier, censés être plus résistants ?

Dans les UC il y a certes de l’immobilier, mais aussi de l’obligataire et des actions. La chute des marchés a entraîné la baisse des cours des actions. Même si les marchés se redressaient rapidement à la fin de la crise, les UC ne profiteront pas de la source de revenu que sont les dividendes car Bercy incite fortement les entreprises à ne pas en distribuer. Dans l’obligataire, avec les taux bas, ce sont souvent des obligations d’entreprises plus risquées qui sont en portefeuille pour apporter plus de rendement. Elles sont donc plus fragiles face à un tel contexte de crise économique. Il ne faut pas oublier qu’en étant en UC, les clients perdent la garantie en capital et peuvent se positionner sur des produits à risque apportant davantage de rendement. C’est ce qui faisait aussi le fondement de la vente des fonds euro croissance ! Enfin, en ce qui concerne une exposition à l’immobilier, il va y avoir aussi un impact puisque les assureurs se sont engagés auprès de Bercy à ne pas faire payer les loyers à leurs locataires PME et TPE. Il y aura donc là aussi un ralentissement sur des revenus réputés stables.

Vous parliez de la mise en œuvre de deux actions. Quelle est la deuxième ?

On a vu l’an dernier plusieurs assureurs procéder à la recapitalisation de leurs filiales d’assurance-vie en raison de la faiblesse des taux. En outre, ils n’ont pas hésité à recourir aux mesures prises par Bercy sur la provision pour participation (PPB) qui peut être intégrée dans le calcul des ratios prudentiels.  En parallèle en juillet 2019, une nouvelle disposition de Solvabilité 2 leur a permis d’alléger la charge en capital pour les actions de long terme, à 22% contre 39% auparavant. Mais la volatilité accrue des marchés et le comportement des assurés qui risquent de vouloir sortir des contrats et entrainer une forte décollecte pose toujours question. On peut s’interroger sur la solidité des assureurs-vie dans ce contexte. On ne connaît pas le comportement des Français à la fin du confinement. Vont-ils avoir besoin de débloquer leur argent ou vont-ils continuer d’épargner, c’est une véritable question…