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Assurance-vie, la fin des Trente Glorieuses ?

Assurance-vie, la fin des Trente Glorieuses ?

Cette machine formidable qu'est l'assurance vie doit affronter des vents contraires qui vont sans doute mettre fin à une période bénie, sorte de « Trente Glorieuses » du secteur, estime Vivien Levy-Garboua, professeur associé à Science Po.

L’assurance-vie a été la grande success story du système financier français depuis la guerre, grâce à ses « fonds euro ». En trente ans, elle a rassemblé plus de 1.600 milliards, soit environ 40 % du patrimoine financier des Français et, chaque année, elle demeure le placement préféré de nos compatriotes, qui lui allouent près de 60 % de leur épargne financière. Or voilà que cette machine formidable doit affronter des vents contraires qui vont sans doute mettre fin à une période bénie, sorte de « Trente Glorieuses » du secteur.

Le miracle de ce produit, c’est de combiner rendement, sécurité et liquidité. Le rendement est d’abord le résultat d’un avantage fiscal : si on ne sort pas de son placement avant 8 ans, il est exonéré d’imposition sur les revenus. Et, à hauteur de 150.000 euros environ, il échappe aux droits de succession. Au-delà, la fiscalité reste favorable. En plaçant les sommes confiées sur le marché obligataire, les compagnies ont réussi à assurer un beau rendement à leurs clients, grâce à un principe fondamental, la mutualisation entre les générations : les assurés entrés lorsque les taux obligataires étaient élevés acceptent de partager une fraction du rendement avec les générations venues après, lorsque les taux ont baissé. Enfin, le capital constitué année après année, est définitivement garanti par la compagnie. Et, passés les huit ans, la liquidité du produit est totale.

Deux facteurs sont venus perturber cette mécanique : le plancher à zéro des taux d’intérêt et la réglementation nouvelle de « Solvabilité 2 », entrée en vigueur au début de cette année.

Les taux d’intérêt bas d’abord. Pour servir aux assurés un taux de 2,15 % qui semble devoir être le taux moyen proposé au titre de 2015, et pour couvrir les charges de gestion, une compagnie doit pouvoir obtenir un rendement de 2,60 % environ. Les placements sont, pour près de 85 % obligataires, les 15 % restants se partageant entre actions (autour de 10 %) et immobilier (autour de 5 %). La moyenne des rendements des obligations à 10 ans d’Etats de la zone euro est aujourd’hui de 1,20 %, et si on se concentre sur les Etats les plus sûrs, elle descend à 0,65 %. Ce n’est donc que grâce aux effets de la mutualisation ou aux placements plus risqués que les assureurs peuvent assurer les 1,40 % à 1,95 % manquant. La « provision pour participation aux excédents » peut permettre de distribuer 0,20 % à 0,30 % de plus. Les placements en action ont eu en 2015 un rendement de 8 % à 10 %, ce qui apporte 0,8 % à 1 % en plus et l’immobilier 2 % à 3 %, soit 0,1 % à 0,15 % de plus. Avec une diversification vers des obligations d’entreprise, qui offrent un spread supplémentaire, le tour est joué. Mais pour combien de temps ? Les rendements des actifs plus risqués ne sont pas sûrs de se reproduire, les effets de la mutualisation vont progressivement disparaître si les taux bas persistent, ce dont on est certain pour au moins deux ans. Alors, prendre plus de risques ? C’est là que Solvabilité 2 intervient. Elle pénalise la prise de risque et l’allongement des maturités : les fonds euro perdent une partie de leur attrait.

Euro Croissance, lancé début 2015, qui permet de prendre plus de risques mais limite la garantie du capital à des « fenêtres », au bout de 8 ans par exemple, est pénalisé en période de taux bas. Pour fournir cette garantie, l’assureur place une fraction des sommes collectées à un taux sans risque pour que, quel que soit le rendement des actifs risqués, le seul placement sans risque assure la valeur nominale promise à l’échéance. Mais ce qui pouvait être réalisé à 8 ans lorsque les taux étaient de 4 % est beaucoup plus difficile lorsqu’ils sont à 1 %, sauf à allonger l’échéance ou à réduire la garantie en capital. Pas très vendeur. Résultat : les compagnies peinent à le commercialiser.

Reste les « unités de compte ». Ils transfèrent le risque sur l’assuré et réduisent la pression sur le rendement qui pèse sur l’assureur. On en a beaucoup vendu en 2015 mais, avec un début d’année calamiteux en Bourse, peut-on vraiment orienter les clients vers des fonds « diversifiés » qui combinent des placements courts au rendement nul, des placements obligataires risqués lorsque les taux longs sont si bas, et des actions ?

L’industrie de l’assurance-vie va devoir affronter des années plus difficiles. Mais c’est un secteur dynamique et incontournable en France. Nul doute qu’il va trouver une parade. Cela passe par la création de nouveaux produits, et l’assouplissement d’une réglementation qui oblige à raccourcir les échéances et à réduire les prises de risque alors que c’est le contraire qu’il faudrait faire. Et, pour cela, il faudra sans doute renoncer à offrir sécurité, rendement et liquidité : les Trente Glorieuses sont bien finies.

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